À la suite de notre réflexion sur l’imagination en général, il n’est pas superflu de consacrer ici quelques lignes à ce qu’on pourrait appeler, « un des terrains d’application de l’imagination » : il s’agit de l’imaginaire politique.

Il est vrai que dans le débat classique des philosophes, et sans doute aussi pour le sens commun, la notion d’imaginaire renvoie spontanément à la création artistique dans ses diverses formes. Créer, de ce point de vue, c’est engendrer, dans un des créneaux de l’art, une imagination inspirée ou une inspiration imaginante. Mais, vue de prêt, l’imagination a également une expression socio-politique qui est peut-être aussi vielle que l’envol de la pensée humaine sur l’être-ensemble dans une cité. Que recouvre alors la notion d’imaginaire politique ? L’imaginaire politique est-il à confondre avec la philosophie politique ou même la science politique ? Ou n’en est-il qu’une sorte de dérivation sublime et fantastique ?
Il faut, avant tout, signifier que le discours sur la cité humaine, lorsqu’il se formalise chez les penseurs grecs, hérite de graves préjugés sur l’imagination. Pour les pères de la pensée dite rationnelle, l’imagination est de nature fabulatrice. Elle exprime ce qui n’existe pas, et donc n’exprime rien. L’esprit humain n’a pas à imaginer. Il se doit de traduire, le plus fidèlement possible, le réel objectif. C’est bien sur la base de telles considérations que Platon exclut les artistes de la cité idéale. Pour lui, l’artiste n’est qu’un illusionniste, qui fait croire que les images sont des réalités. À l’analyse, on peut se rendre compte que Platon, à la suite de son maître Socrate, sacralise la mémoire au détriment de l’imagination. Pour le maître comme pour le disciple, l’âme humaine est chargée d’une mémoire plus ou moins complète de sa vie céleste. La vie terrestre est, dans ces conditions, le lieu où nous pouvons, plus ou moins parfaitement, nous ressouvenir des réalités idéales et intemporelles. Tout contenu conscient et authentique de la raison est nécessairement un souvenir céleste retrouvé, une réminiscence qui couronne la quête de l’âme sur terre. Cette quête doit nous débarrasser de toutes les illusions sensibles et de toutes les fictions imaginées. Dès lors, on ne peut parler d’un imaginaire politique qu’au sens péjoratif. Sur la cité, le philosophe ne doit point faire le jeu des sophistes et des poètes, en imaginant un modèle de république qui n’existe pas en réalité. S’élevant au-dessus de toutes les cités sensibles qui sont dans le devenir, le philosophe, et lui exclusivement, doit se ressouvenir de la cité idéale et céleste, pour ensuite la copier, le plus fidèlement possible, sur la terre. On comprend pourquoi Platon déclare, en toute solennité, que la cité humaine ne sera bien gouvernée que le jour où les rois deviendront philosophes où que les philosophes deviendront rois.
On pourrait lier cette position de Platon à son idéalisme radical ! Pourtant, son disciple Aristote qui, lui, fait descendre la réalité dans le monde sensible et installe la vérité sur terre, ne réhabilite pas pour autant l’imagination. Pour lui aussi, les contenus de l’âme et de l’œuvre artistique doivent être des reflets fidèles du réel. Il n’y a donc que le statut du réel qui sépare le maître et le disciple. Pour le premier, le réel c’est l’idée ; tandis que pour le second, le réel c’est la chose sensible. Pour l’un et pour l’autre, quoi que l’un scrute le ciel et l’autre la terre, l’esprit n’a rien à imaginer, mais à « ouvrir les yeux » pour lire ce qui est écrit au ciel en lettres éternel dans le monde des idées, ou sur la terre en signes sensibles.
De cet aperçu de la pensée des philosophes antiques, il ressort évidemment que la cité n’est pas une affaire d’imagination, mais de raison et de science. Au sens de ces fondateurs du cogito occidental, la philosophie politique doit s’interdire toute rêverie fabulatrice sur la cité. Elle doit se faire science politique et, par conséquent, exprimer le réel, dicter les normes rationnelles de la république idéale et intemporelle. Cette science est-elle cependant possible, sans que l’esprit ne renoue avec sa fantastique faculté d’imaginer, de décoller du réel existant, pour annoncer, à la manière des prophètes antiques, les contours, les couleurs et les contenus d’une cité parfaite et futuriste ? C’est dans la perspective ouverte par cette question, et dans notre publication prochaine, que nous pousserons, plus en avant, la réflexion.

Zassi Goro ; Professeur de Lettres et de philosophie

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