A quoi servent les vœux du Nouvel An que nous formulons chaque année ? Si on les prend à la lettre, ils ne servent pas à grand-chose ! Un souhait n’a jamais changé le cours de la vie d’une personne. Formuler des vœux revient même à s’en remettre à la providence – ou à la puissance divine pour les croyants – pour changer en bien la vie de ceux que nous aimons. Puis, après coup, à interpréter ce qui leur advient de bien comme la réalisation des souhaits que nous avions formulés pour eux. L’auteur du présent article montre toutefois que les choses ne sont pas si simples.

En effet, vus sous l’angle de la confiance en la providence pour améliorer la vie des autres, les vœux peuvent même apparaître comme une dérobade, une façon bien commode de nous départir de notre responsabilité humaine en confiant notre sort et celui des autres à des puissances invisibles. Ne faut-il pas alors s’en méfier et proclamer une fois pour toutes qu’au lieu de souhaiter le bien aux autres, il vaut mieux leur faire du bien ? A quoi bon s’en remettre aux dieux si nous pouvons tant soit peu aider autrui à se réaliser dans la vie ?
Les choses ne sont pas si simples. En effet, les vœux sont avant tout un rituel, c’est-à-dire une tradition, une habitude visant à manifester aux autres nos bonnes intentions à leur égard. Conscients de notre incapacité à réaliser leurs désirs aussi légitimes qu’insatiables, nous souhaitons l’intervention de forces supérieures dans le cours de leur vie pour les protéger et les combler des bienfaits dont nous ne pouvons malheureusement les combler. Et l’important réside précisément dans l’expression de notre bonté à leur égard.
C’est pourquoi, les vœux remplissent une fonction proche de celle des salutations dont l’objectif originel était de montrer à ceux qu’on rencontre qu’on n’est pas animé d’intentions belliqueuses à leur égard. Les salutations renvoient aux origines animales de l’homme où croiser le chemin d’un congénère extérieur au clan n’était pas sans danger. L’intérêt premier du langage a été de permettre aux humains non seulement d’exprimer leurs intentions pour pacifier leurs rapports, mais aussi de souhaiter aux autres qu’aucun danger ne leur advienne par un tiers. C’est ce que nous faisons dans les salutations quotidiennes comme dans les vœux.
De nos jours, un bonjour sonne toujours comme un souhait adressé à une personne, mais il est vidé de son sens votif initial. En clair, il n’est plus un souhait que le jour d’autrui soit bon. C’est un acte verbal de politesse, une formalité qui, au-delà de son contenu propositionnel, vise avant tout à nous connecter pacifiquement aux autres. Quelquefois même à entretenir avec eux, de façon tout à fait inconsciente, une relation qui pourrait s’avérer utile.
Des études sociologiques, dont celles d’Erving Goffman, ont montré par exemple que, lorsque des personnes qui ne se connaissent pas se rencontrent seul à seul dans un tunnel étroit, ils se saluent plus facilement que lorsqu’ils se rencontrent dans une rue urbaine fréquentée. Car le contexte de la rencontre dans un tunnel crée pour chacun le besoin de se rassurer sur les intentions de l’autre, donc de créer avec lui les conditions d’une rencontre sereine.
De même, des gens qui se croisent régulièrement dans leur ville natale sans jamais se dire bonjour ont plus facilement tendance à communiquer lorsque, par le fait du hasard, ils se retrouvent dans un pays étranger. Car chacun devient alors pour l’autre un repère rassurant, voire une relation utile.
En somme, si les vœux ne suffisent pas à changer la vie des humains, ils n’en jouent pas moins un rôle social important. Ils nous rassurent en témoignant des bonnes intentions que les autres nourrissent à notre endroit. De même, ils soignent, comme on soigne une plante d’intérieur, les relations indispensables à notre épanouissement. Dans le chapitre « Les échanges confirmatifs » du volume 2 de son ouvrage intitulé "La mise en scène de la vie quotidienne", le sociologue américain d’origine canadienne Erving Goffman (1922-1982) écrit dans ce sens : « la solidité d’un lien se détériore lentement si rien n’est fait pour le célébrer et le revigorer de temps en temps. C’est ainsi que les cérémonies collectivement fixées que sont Noël et le Nouvel An ont pour fonction de nous rappeler la nécessité de diverses expressions confirmatives et nous donnent un prétexte pour les accomplir. »

Denis Dambré ; Proviseur de collège
Kaceto.net

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