Quelques précisions préalables s’imposent : l’Afrique chrétienne peine à trouver une place aux Ancêtres dans ses célébrations et « ses liturgies ».

De fait, le christianisme importé ne s’est pas posé la question de la signification profonde de la place des Ancêtres chez les Africains avant d’en interdire la pratique, bien que cela eût été facile à réaliser quand on tient compte de la place qu’occupent les fidèles défunts dans le christianisme lui-même.

Cela est sans doute lié au fait que les missionnaires ont eu tendance à confondre le « culte des Ancêtres » et « le culte des Esprits ». Or, il faut absolument distinguer les deux. Le « culte des Esprits » fait référence aux différentes manifestations de l’animisme, où l’homme, sur fond de peur – une peur souvent imaginaire - essaie d’apaiser les mânes des Ancêtres pour qu’ils ne nuisent pas. Les défunts sont souvent assimilés – mais parfois faussement – à des esprits malveillants qu’il faut apaiser par des sacrifices. On en vient même à penser que la crainte des esprits serait à l’origine du « culte » des Ancêtres.

D’après le théologien Jean Marc Ela, envisager les choses de cette façon, c’est ignorer la structure globale des rapports qui unissent les vivants et les morts et les comportements rituels qui caractérisent la relation avec les Ancêtres. Au fond, ce n’est pas la peur qui pousse l’homme africain à garder des « liens » avec les Ancêtres, mais plutôt le besoin de rester en communion avec eux et de les faire participer aux différents moments de la vie familiale. Dans presque toute l’Afrique de l’Ouest, la « vénération » des Ancêtres fait partie de ce qui structure les sociétés traditionnelles dans leurs rapports avec le monde de l’invisible.

Par exemple, on ne conçoit pas qu’un chef de famille qui a hérité des champs de son père fasse préparer la bière de mil sans lui en offrir. De même, dans toutes les réunions des anciens où on partage la même bière, le chef de ces anciens commence toujours par verser à terre la part de l’Ancêtre. Ces différentes manifestations ne sont pas inspirées par la peur, ni par la crainte des mauvais esprits. Comme l’affirme Jean Marc Ela, si la « thématique des ‘’esprits’’ correspond, dans le contexte africain, à une véritable symbolique du mal, la croyance aux Ancêtres relève d’une autre structuration de l’existence et de l’univers ».

Comme on le sait, en Afrique, les « morts » font partie de la famille. Ils ne représentent donc pas des « puissances hostiles » dont il faut neutraliser les mauvaises influences par des rites à caractère magique. Les libations et offrandes de nourriture qui sont faites aux défunts sont des marques de respect et de fraternité dans un contexte culturel où la communication avec l’invisible est un aspect de la réalité totale dans laquelle l’homme vit. Donc, il ne faut pas confondre le « culte des Ancêtres » avec le « culte des Esprits ».

La boisson et la nourriture offertes aux Ancêtres sont des symboles qui relient les vivants aux « morts », des « morts qui ne sont pas morts », comme le clame le poème de Birago Diop intitulé « Le souffle des Ancêtres ». Dans l’esprit de l’Africain, les offrandes aux « morts » disent que le passage dans le monde de l’invisible ne supprime pas le lien que les vivants entretiennent avec les morts. Au fond, on se comporte avec l’Ancêtre comme s’il était vivant. N’est-ce pas donc aller trop en besogne que de qualifier la vénération des Ancêtres dans le contexte africain comme relevant du paganisme et de l’idolâtrie ?

Ne faut-il pas et ne vaut-il pas mieux voir dans ces attitudes des Africains vis-à-vis des Ancêtres des « actes anthropologiques », c’est-à-dire des actes proprement humains exprimant plus une piété filiale de la part des vivants vis-à-vis des Ancêtres qu’un « acte religieux » lié au sacré et semant la confusion entre l’acte d’adoration dû à Dieu et l’acte de vénération qu’un être humain s’honore de poser vis-à-vis de son Ancêtre ? (à suivre…)

Père Jean-Paul Sagadou
Assomptionniste
*Texte initialement publié dans l’Observateur Paalga

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