La fin du monde ! C’est là une préoccupation aussi vielle que la conscience humaine qui s’éveille et qui découvre sa présence au sein de l’univers. Le sentiment dont nos ancêtres primitifs ont dû d’abord faire l’expérience, c’est celle de la finitude. À leurs yeux, toute la nature autour d’eux, manifestait la finitude. Ils découvrirent, avec joie et peine, que tout finit. « Le jour prend fin pour laisser place à la nuit ! La nuit s’en va pour que l’aurore annonce un nouveau jour ! Les vivants, y compris les humains, finissent par ne plus être de ce monde ! »

L’expérience est bien douloureuse, et seul celle concomitante de la renaissance, a, sans doute, permis d’atténuer le désarroi de la conscience humaine primitive face à la tragédie de la finitude. « Rien n’est éternel ! Tout finit, mais tout peut revenir, tout peut renaître ». C’est fort de cet espoir de renaissance, que toutes les anciennes civilisations osèrent développer, à travers leur mythologie, un imaginaire de la fin du monde. Tout naturellement, ces eschatologies, qui annonçaient la fin, étaient couplées avec des théories de régénération du cosmos-monde. On comprend pourquoi, dans ces anciennes sociétés, la croyance en l’éternel retour fut la conception dominante. Pour nos pères antiques, tout finissait, mais tout renaissait aussi, selon des cycles inhérents à la nature des choses. Mais, de nos pères à nous, de l’antiquité à notre époque, du mythe à la rationalité, s’étalent des millénaires qui ont entrainé bien de changements dans la vision humaine du monde. Le temps linéaire et irréversible, au tournant de l’apparition du monothéisme hébraïque, s’est offert comme alternative à la vision cyclique du devenir. Cette nouvelle conception du temps a finalement connu un heureux destin, grâce aux trois religions dites révélées, que sont : le judaïsme, le christianisme et l’islam. La rationalité scientifique la recevra, à son tour, comme un héritage d’or, et se chargera de la transformer en schéma laïc et absolu, dans lequel se moule le devenir de l’univers et l’histoire des sociétés. C’est dans de telles conditions que l’angoisse face à l’horizon d’une fin du monde, prend encore plus d’ampleur dans les consciences. En effet, puisque rien ne reviendra, le sentiment de la finitude devient terrible, et plus que jamais, l’idée d’une fin du monde lacère notre conscience d’homme. Cependant, notre peur se justifie-t-elle ? Les scénarios prophétisés par nos mythes et ceux formulés en hypothèses par la raison scientifique, sont-t-ils vraiment à prendre au sérieux ? Le monde peut-il réellement finir ? Si oui, de quelles manières peut-il prendre fin ?
Nous ne revenons pas ici sur les visions antiques du devenir, pour lesquelles le monde, les choses et les êtres, tournaient dans un cercle éternel, avec la naissance, la mort et la réincarnation, des aurores, des zéniths, des crépuscules, des nuits, et des matins de renaissance qui auguraient de nouveaux cycles de vie. Pour ces conceptions calquées sur les rythmes de la nature, la perspective d’une fin absolue du monde n’était pas envisagée. Nous, les contemporains, nous nous sommes bien souvent trompés sur le sens des prophéties de la fin du monde, lorsque nous avons voulu relire et interpréter les mythes Mayas et Incas d’Amérique et ceux d’autres peuples anciens du reste de la planète. La croyance en une fin du monde ne renvoyait pas, chez ces peuples à une désorganisation sans retour de tout système de choses. Pour eux, la fin du monde signifiait la fin d’un cycle du monde et le début d’un autre. L’horizon d’une fin absolue nous est parvenu plutôt des traditions judéo-chrétienne et judéo-musulmane.


Dans cette antiquité où chaque civilisation était particulièrement préoccupée par les questions essentielles de la conscience humaine, c’est, sans doute, le peuple hébreu, nourri par quelque pensée ésotérique persane et ou égyptienne, qui élabore une vision linéaire des temps historiques. Pour le peuple d’Abraham et de Moïse, le monde commence par l’acte divin de la genèse créatrice. Il se poursuit par la chute de l’humanité dans le péché, la conquête diabolique de la connaissance et de la liberté. Dans cette vision, ce qui a été créé sera aussi détruit, réduit en poussière. La mort des individus est d’ailleurs une préfiguration de cette fin de la créature. Tout a été créé et tout finira par la volonté de Dieu le père, le créateur. Il y a eu la genèse et il y a l’apocalypse ! Il y a eu l’Alpha et il y aura l’Omega ! Il y a eu le commencement et il y aura la fin ! La conscience hébraïque du monde est ainsi une conscience aigüe du commencement et de la fin. Ce peuple nomade des déserts du proche Orient, qui traversa tant de tribulations, a cultivé et a transmis à l’humanité un fort sentiment de la finitude absolue. Ce sentiment sera encore plus amplifié avec le messianisme de Jésus de Nazareth et son héritage millénariste. L’enfant béni de Dieu, Dieu incarné en l’homme, annonça à l’humanité la fin de tout royaume terrestre et le retour de la créature au créateur. Après lui, le livre de l’apocalypse de Jean se chargera d’exprimer une vision des événements catastrophiques qui marqueront la fin des temps.
En bilan transitoire, on peut retenir que pour toute conscience judéo-chrétienne et mahométane, la perspective d’une fin du monde ne relève pas de la simple conjecture produite par le besoin de sens. Au contraire, c’est cet événement qui donne réellement un sens aux croyances de ces obédiences religieuses, et qui légitime les cultes, les rites et toutes les autres pratiques. La croyance en une fin très prochaine du monde, fait que, pour toutes les cultures héritières d’Abraham et de Moïse, la vie toute entière est attente du jour ultime, du jugement dernier et préparation de l’après monde. Pas un seul jour ne passe d’ailleurs, sans que, aux quatre coins du monde, des prédicateurs, de toutes confessions, ne voient des signes de la fin à travers les événements de l’histoire et les modes de vie du temps. Mais, au-delà de notre foi personnelle, indépendamment de nos voies religieuses, quelles sont vraiment les possibilités d’une fin de notre monde ? À la lumière de notre conscience contemporaine des choses et de nos connaissances actuelles sur la nature de l’univers, que peut bien signifier cette idée de fin du monde ? De quelle façon un tel événement pourrait se produire ? L’étape prochaine de notre réflexion apportera, sans doute, quelques modestes réponses à ces questions qui font trop souvent peur, même à la rédaction de Kaceto.net.

Zassi Goro ; Professeur de Lettres et de philosophie
Kaceto.net

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