Strictement interdite par la loi, la pratique de l’avortement clandestin ne cesse pourtant de prendre de l’ampleur dans nos cités. Avec parfois le concours d’agents de santé. Illustration.

Dans la ville de Ouagadougou, Patte-d’oie est un quartier réputé pour ses nombreux maquis et ses boites de nuit. Le quartier abrite Ouaga Rinter, une gare routière à dimension internationale où affluent des véhicules et des étrangers de la sous-région. C’est dans ce quartier très cosmopolite que réside « Grand-mère », - appelons la ainsi-, sage-femme de profession, et qui pendant ses heures libres, enfile une autre blouse, celle de « tueuse de fœtus ».
Il faut s’armer de courage et être patient lorsqu’on cherche à en savoir davantage sur les occupations pas très catholiques de Grand-mère, très réputée dans les opérations d’avortements clandestins. Il n’y a jamais de fumée sans feu, dit-on. Mais au-delà des rumeurs de radio Kankan, qu’en est-il en réalité ? C’est ce que nous avons cherché de comprendre. Par le biais d’une ancienne cliente, nous avons obtenu son contact. Après plusieurs tentatives sans succès, on réussit enfin à l’avoir au téléphone. Nous nous présentons comme une personne qui a urgemment besoin de ses services. Elle nous fixe un rendez-vous quelque part en début d’après-midi. « Faites-moi signe quand vous serez au niveau du maquis X. J’enverrai quelqu’un vous chercher », a-t-elle indiqué.


Au jour J et à l’heure convenue, nous l’avertissons. Cinq minutes plus tard, arrive un monsieur sur une moto crypton rouge, vêtu d’un tee-shirt blanc et un jean peu délavé. « C’est vous que Grand-mère a dit de venir chercher ? », demande-t-il timidement. On confirme et nous voilà en route à la rencontre de l’avorteuse. A peine 3 mn et nous voilà devant une adresse qui ressemble à un chantier. Notre guide nous invite à entrer et attendre le temps qu’il aille chercher notre interlocutrice dans une cour voisine. Après une courte période d’attente, une dame, d’un certain âge, le pagne au tour de la taille, vêtue d’un débarder confectionné, portant des verres correcteurs et marchant très difficilement, s’avance vers nous. Politesse oblige, on se mit debout pour lui serrer la main. Le dialogue s’installe sans tarder après les salutations d’usage. Il faut avoir le cœur bien accroché pour entendre certains propos qu’elle tient. « Que puis-je pour vous, jeune homme », demande-t-elle, comme si elle se doutait de l’objet de notre présence. Nous lui racontons ce qui motive notre présence devant elle. Une histoire bien évidemment montée de toutes pièces. Une aventure que nous avons eue avec une fille au mauvais moment puisqu’elle est tombée en grossesse. « Pour mille raisons, nous avons décidé, ensemble de ne pas garder la grossesse et grâce à la bienveillance d’une fille qui a bénéficié de vos services, nous venons vous demander de nous aider ». Une histoire pareille, elle en a certainement entendue plus d’une fois. « Ta copine est enceinte de combien de mois ? », demande-t-elle. « deux », répondons-nous. « Pour interrompre la grossesse tu vas payer 40.000 F CFA. Soit, je te fais une ordonnance et tu vas payer les produits pour faire le travail, soit tu me donnes l’argent et je m’en charge », reprend
t-elle. Puis, elle propose une autre solution. « Il existe un autre moyen avec des appareils que j’ai ici chez moi pour faire le travail ». Il est donc possible, dans notre capitale de faire avorter avec 40 000 FCFA par le biais d’une sage-femme ! Nous lui expliquons que franchement, 40 000 F, c’est beaucoup pour un étudiant comme nous. Elle consent à baisser à 35 000 F CFA, dernier prix, à prendre ou à laisser. Marché conclu.
L’avorteuse pose ensuite plusieurs conditions : « Il va falloir que tu m’amènes ta copine pour que je lui fasse des examens pour voir à quel stade se trouve sa grossesse. En plus, je ne peux pas te prescrire l’ordonnance avant d’avoir encaissé l’argent », prévient-elle.
Grand-mère a été plusieurs fois trompée qu’elle ne fait plus confiance. Explications : « Sans la présence de la fille et l’argent, je ne vais rien te dire. J’ai eu une mésaventure avec une dame qui voulait faire avorter sa fille. J’ai commis l’erreur en lui communiquant les noms des médicaments et sans prendre l’argent. Elle a promis revenir le lendemain et jusqu’à présent, je l’attends toujours ».
C’est maintenant sûr : nous n’aurions aucune information sur les produits nécessaires à l’avortement. Nous décisions alors de prendre congé d’elle, promettant revenir sous peu dès que nous aurions réuni les 35 000 F CFA.
Après ces révélations des plus macabres, nous avons rencontré une fille qui est passée chez Grand-mère. Témoignage : « Je suis tombée enceinte par accident et je ne voulais pas garder la grossesse, car ayant mes études à terminer et craignant la réaction de mes parents. Une amie m’a conduite chez la dame pour me faire avorter. Sur place, il y a avait une dame voilée qui avait également amenée sa servante pour avorter. J’avais les 40000 F CFA demandés et elle m’a proposé deux solutions pour enlever la grossesse : soit, avaler des comprimés, et au bout de 30 minutes, la grossesse allait couler comme des menstrues ; soit procéder par curetage, une méthode qui consiste à enfoncer un appareil en forme de ciseaux pour tuer le fœtus. Elle m’a conseillé la dernière méthode car, selon elle, ma grossesse était bien avancée et le résultat n’était pas garanti avec les médicaments. Après réflexion, j’ai dit ok pour le curetage. Je me suis couchée sur une table d’opération telle une femme qui voulait accoucher ; elle a enfoncé l’appareil dans mon vagin et a commencé à le tourner dans tous les sens. Je me suis mise à crier et elle m’a sommée de me taire pour ne pas alerter les voisins. Quand elle tournait son appareil, le sang coulait et elle l’a recueilli dans un bocal puis à la fin, elle me l’a présenté en disant, voici ta grossesse ».
Nous avons rapporté les résultats de nos entretiens avec la présidente des sages-femmes du Burkina, Mariam Nonguierma.
Choquée d’apprendre que telles pratiques ont cours dans notre pays, presque les larmes aux yeux, elle a exprimé son indignation face aux agissements de Grand-mère : « Nous avons prêté serment pour conserver les grossesses et non pour faire des avortements par ce que la loi au Burkina ne l’autorise pas. Si ce que vous dites est vrai, l’ordre va l’interpeller cette dame, la relever de ses fonctions et la dénoncer à la justice », explique-t-elle. Elle précise qu’une sage-femme ne peut interrompre une grossesse que sous l’ordre d’un médecin, lequel a jugé que la grossesse peut attenter à la vie de la mère ou de l’enfant ; que la mère a été violée ou que l’enfant est le résultat d’un inceste.
Pour la présidente de l’association des sages-femmes du Burkina, Grand-mère « est une dame sans morale » qui mérite d’être licenciée de la fonction comme l’ont déjà été d’autres. « Ou a-t-elle mis la déontologie et tout ce qu’on nous apprend sur la question ? », interroge-t-elle, indignée, d’autant que, selon elle, les « clientes » peuvent contracter des maladies notamment, le VIH/SIDA, « car je doute fort que le matériel qu’elle utilise soit stérilisé ».
Le phénomène des avortements clandestins n’est pas nouveau et ne cesse d’augmenter. Dans une interview accordée au journal Sidwaya le 11 avril 2017, la chargé de projet de l’Association des femmes juristes du Burkina Faso (AFJBF), Awa Yanogo a révélé que de 2010 à 2012, les chiffres sur les avortements clandestins sont passés de 1 300 à 1 900 avortements au Burkina Faso. Des chiffres d’autant plus inquiétants que la législation burkinabè est claire sur le sujet. L’article 383 du code pénal stipule ce qui suit : "Il est puni d’un emprisonnement de 1 à 5 ans et d’une amende de 300.000 à 1.500.000f quiconque par aliments, breuvage, médicaments, manœuvres, violences ou par tout autre moyen, procure ou tente de procurer l’avortement d’une enceinte qu’elle y ait consenti ou non. Si la mort en est résulté, la peine est un emprisonnement de dix à vingt ans ».
A croire que l’arsenal juridique n’est pas assez dissuasif pour freiner, à défaut de mettre fin à ces pratiques criminelles qui ont cours dans nos cités.

Frédéric Thianhoun
Kaceto.net

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