Indubitablement, comme l’a montré notre publication précédente, l’existence humaine face à la finitude génère des croyances en un autre monde de nature métaphysique.

Dans ce monde, le mortel accède à l’immortalité, le fini trouve l’infini et l’éphémère devient éternel. Nos croyances prennent ainsi racine dans ce terreau des insuffisances de notre condition humaine assujettie aux lois de l’espace-temps. La religion, en quelque sorte, est le refuge d’hommes mortels en proie à l’inexorabilité du temps qui nous arrache tout espace conquis sur le néant, et qui n’a de sens que si elle est vue comme une suite de métamorphoses de l’être en devenir et en route vers l’éternité. Mais, la religion déborde cette simple quête existentielle et culturelle de l’absolu.
Elle est aussi une aspiration au sens. En effet, même si nous étions sans limites, même si nous étions immortels sur terre, même si nos œuvres étaient impérissables, nous aurions encore ce besoin d’avoir des réponses à certaines questions que Kant, le géant des Lumières en Allemagne, a si bien formulées ainsi : qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Que pouvons-nous espérer ? Ces questions deviennent encore plus vitales dans ces conditions où nous sommes limités et finis, sans signes manifestes qu’elles pourraient trouver leurs réponses dans le progrès des œuvres de la raison. En réalité, plus nous accroissons notre puissance, grâce à notre science et à notre technique, plus notre conscience exige des réponses à ces questions qui échappent pourtant à tous les horizons de notre entendement humain. Comme l’a signifié le biologiste Jean Rostand, « la science et la technique ont fait de nous des dieux » ; mais, malgré ces succès de notre raison sur le réel, et cette tendance à rivaliser avec l’absolu divin, nos croyances religieuses ont traversé les millénaires, en se renforçant très souvent à ces carrefours où notre civilisation découvre toujours ses limites face aux cataclysmes naturels et aux soubresauts de l’histoire. Ces croyances nous ont régulièrement permis de colmater les brèches de notre être-ensemble au monde, après les jours lugubres de fractures sociales et les douloureuses convulsions historiques qui éprouvent nos sentiments de fraternité et d’humanité. Ce n’est ni notre puissance prométhéenne, ni nos armes meurtrières qui en découlent, ni nos bâtisses qui rappellent plutôt la tour de Babel, ni nos projets idéologiques et partisans de sociétés, qui nous rassemblent et nous unissent ; au contraire, toutes ces choses nous opposent les uns aux autres ! Ce qui nous relie, comme une chaine d’or, à travers l’espace comme à travers le temps, c’est le sentiment religieux, c’est l’espérance sacrée, c’est la communion d’esprit dans une prière ou dans une pratique sacrificielle.
La religion joue ainsi une fonction sociale inestimable, au point que son péril augurerait un retour aux âges farouches où l’homme fut prédateur de l’homme. Les croyances religieuses, en tant que partages de sentiments et communion dans le rituel, sont facteurs de cohésion et d’humanisation. Elles nous rappellent nos limites par rapport à nos semblables, cultivent en nous la conscience de la provenance unique et de la destinée commune. La religion, en élevant chaque homme au niveau des exigences du sacré ou du divin, crée les dimensions les plus essentielles de l’humanité que sont, la ressemblance spirituelle, la parenté mystique et la solidarité sociale qui en résulte.
Par ailleurs, la religion est la garante la plus sûre de l’ordre morale. Elle n’est pas une simple superstructure idéologique d’une base socio-historique qui la secrète. C’est elle qui fonde nos valeurs, en proscrivant le mal et en prescrivant le bien. Sous cet angle, on peut dire, en dépit de la possibilité d’un ordre morale laïc, que c’est elle qui se charge de dompter la bête féroce et amorale que couve la nature de chaque humain candidat à l’humanisation et à la socialisation. La religion n’est pas le soupir d’un monde sans âme, comme dit Karl Marx ! Elle est l’âme d’un monde originellement en soupir.
Au bilan, on peut retenir que la foi religieuse est source de lumière, d’espérance, de sens pour notre existence et de communion sociale. Loin d’être une entrave à l’exercice de la rationalité, elle en est le fondement, la force, la source d’énergie et le sens suprême. La foi encadre la raison, parce qu’elle la précède pour la l’enraciner, en justifiant la réalité phénoménale ; elle la succède, pour la relayer dans cette intuition irrationnelle qui nous met en contact avec les sphères nouménales de l’être. Mais, il est évident aussi que la foi religieuse ne peut rester fidèle à ses vocations que si elle ne se dénature pas en superstitions hostiles à toute rationalité éclairante, et que si elle ne régresse pas dans ce fanatisme primitif, générateur d’intolérance et de violence socio-historique. La religion est une voie d’union des cœurs, de libération des âmes et non un outil d’aliénation des corps ou de domination de la terre.

Zassi Goro ; Professeur de Lettres et de philosophie
Kaceto.net

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