Dans le cadre de la campagne de sensibilisation « 100 jours pour convaincre sur la planification familiale » qui a débuté le 24 juin dernier dans le Nord du Burkina, les caravaniers ont déposé leurs valises le 28 juin à Bagaré, une commune située à environ 40 kilomètres de Yako, chef-lieu de la province de Passoré.

Dès notre arrivée, nous avons rencontré le personnel du district sanitaire de la commune pour faire l’état des lieux en matière de planification familiale. Des informations reçues, on a appris que Bagaré a une position particulière s’agissant de la fécondité des femmes. On y parle de course à l’enfantement !
D’après Safiatou Ouédrago, sage-femme au district sanitaire, une rumeur circule dans la commune. « Si tu as trois enfants, on ne te considère pas encore comme une femme mais comme une jeune fille ; pour qu’on te considère comme une vraie femme, il faut avoir au moins 6 à 7 enfants. » Ici à Bagaré, les femmes préfèrent faire autant d’enfants qu’elles peuvent en faire, comme cette dame qu’une sage-femme a assistée pour l’accouchement de son onzième enfant. Même les adolescentes sont dans cette course à l’enfantement. Safiatou Ouédraogo confie que durant seulement cette année scolaire (2017-2018), le district a enregistré environ 30 cas de grossesses chez les élèves et que la plupart sont en classe de 3è. « On dirait une épidémie de grossesse » s’étonne -t-elle.
Le jour de l’arrivée de la caravane a coïncidé avec une opération de dépistage du cancer du col de l’utérus qui a drainé du monde à Bagaré. Nous profitons pour discuter avec les femmes sur leur taux de fécondité élevé. Réticentes à répondre à nos questions au départ, elles ont été par la suite rassurées et se sont mises à parler. Sans tabous.


Korotimi Nanéma a 27 ans et a trois enfants. Elle dit avoir déjà entendu parler de planification familiale mais ne l’a jamais fait. Pourquoi donc ? Avons-nous demandé. « Pour rien, car je ne vois pas la nécessité de le faire ». Halidou Ronga a sa famille à Bagaré mais vit en Côte d’Ivoire. Ce jour-là, il avait accompagné sa femme dans le district pour des soins. Il nous confie avoir fait face à cette situation où sa femme voulait participer à cette course à l’enfantement que lui a refusée. « Quand j’ai eu mon deuxième enfant avec ma femme, vu la pauvreté extrême qui sévit et la difficulté à prendre en charge les enfants, j’ai décidé moi-même que ma femme allait utiliser les méthodes contraceptives. Sous l’influence de son entourage, elle a catégoriquement refusé mais j’ai tout fait pour lui faire entendre raison. Je lui expliqué que nos moyens étaient limités et que si nous faisions beaucoup d’enfants, il sera difficile pour nous de bien nous en occuper. Elle a compris et je l’ai amenée au Centre de santé et de promotion sociale (CSPS) avec ma moto pour qu’elle choisisse la méthode qui lui convient », a-t-il raconté
Drissa Woubsonré, un autre habitant de la commune qui a accompagné sa femme pour le dépistage du col de l’utérus impute ce phénomène de forte naissance aux villageois qui vivent un pu loin de Bagaré. Pour lui, si les femmes enfantent beaucoup, c’est parce que les hommes les y encouragent, eux-mêmes étant sous informés sur les méthodes contraceptives. « Il faudra que l’Etat renforce les campagnes de sensibilisation pour faire comprendre à ces personnes que faire beaucoup d’enfants fatigue non seulement la femme, mais augmente la pauvreté » a-t-il plaidé.
A 37 ans et mère de sept enfants, Mariétou Guira * confie que son mari ne veut rien savoir de la contraception et tout ce qui va avec. "J’ai entendu parler de l’espacement des naissances et je l’ai même fait . Je suis à mon deuxième mariage. A mon premier mariage qui n’a pas marché, j’ai eu deux enfants et suite à mon deuxième mariage, j’ai eu cinq enfants. Mon mari ne veut rien savoir des méthodes contraceptives. Quand je lui en parle, il me dit que cela n’engage que moi. Je me cache donc pour avaler les pilules contraceptives", témoigne la mère de sept enfants. Pourquoi son mari s’y refuse ? « Il ne me le dit pas, mais comme tous les autres hommes d’ici, il pensent que lorsqu’on utilise ces méthodes, c’est pour pouvoir les tromper sans tomber enceinte. Quand il y a des funérailles et que je demande la permission pour y aller, il me donne juste deux jours pensant que je veux profiter le tromper », confie t-elle. Elle précise s’occuper seule de l’habillement des enfants sans le soutien de leur père.


Une équipe de prestations gratuites sur les lésions pré cancéreuses du col de l’utérus et des seins, du dépistage du VIH SIDA et de conseils sur les méthodes contraceptives de longue durée fait partie de la caravane. Elle confirme les propos des femmes de Bagaré : "Il y a eu un fort engouement pour le dépistage du col de l’utérus, mais peu pour la planification familiale, » a confié Claude Béatrice Sawadogo, sage-femme au district sanitaire de Bogodogo. « De prime à bord, poursuit-elle, quand on échange avec les femmes, on se dit que la réticence vient des hommes parce qu’elles disent toujours qu’elles vont en parler à leur mari ou qu’il n’est pas d’accord. Mais quand on pousse un peu plus loin l’interrogatoire, on se rend compte qu’à tous les niveaux, il y a des problèmes. On a par exemple eu des femmes qui sont à leur 6è enfant et qui disent qu’elles ne sont pas prête à faire la planification familiale. Tout simplement parce que les six enfants n’appartiennent pas au même homme", explique la sage-femme. Que faut-il en conclure ? Attend t-elle de donner au deuxième mari le même nombre d’enfant que le premier avant d’adhérer à la PF ? ", s’interroge Claude Béatrice Sawadogo.
Il y a comme une mécanique infernale qui pousse les femmes à enfanter pour faire comme l’autre, de peur de perdre de la considération aux yeux de leur mari et de la société.

Frédéric Tianhoun
Kaceto.net
*Le nom et le prénom ont été modifiés.

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