Le 14 septembre dernier, le gouvernement fédéral du Nigéria a annoncé la démission de la ministre des Finances Kemi Adeosun. Celle dont le principal leitmotiv était la rigueur et la probité dans la lutte contre la corruption, faisait l’objet d’une enquête fédérale pour détention d’un document non authentique sur une de ses obligations civiques. Le départ de cette banquière d’affaires très respectée, constitue une lourde perte pour l’Administration Buhari, en campagne pour briguer un nouveau mandat en février 2019.

Lorsque Kemi Adeosun arrive à la tête du ministère des Finances en 2015, l’économie nigériane dépendante à 70% du pétrole, est malmenée par la chute des prix de l’or noir. Les sceptiques ne donnent alors pas cher de sa peau, d’autant plus qu’elle succède à l’ancienne directrice générale de la Banque Mondiale, Ngozi Okonjo-Iweala, très charismatique et plus expérimentée.
Toutefois, si elle n’a pas la notoriété d’Okonjo-Iweala, son parcours n’en est pas moins édifiant. Avant de rentrer au Nigéria en 2002, à 34 ans, la native de Londres (elle a la nationalité britannique) a travaillé dans les télécoms et le conseil, notamment au cabinet PwC. Recrutée comme contrôleur financier par le capital-investisseur Denham Management, elle deviendra DG de Chapel Hill Denham, l’une des banques d’investissement les plus en vue de Lagos, née de la fusion entre Denham Management et la banque Chapel Hill.
Mme Adeosun quitte cette société en 2010 pour devenir commissaire aux Finances de l’État d’Ogun, poste qui lui conférera une expertise dans la gestion des comptes publics. « Ses bons résultats dans cet État lui servent d’arguments solides », avait déclaré à Africa Report, Razia Khan, économiste en chef à Standard Chartered.

Malgré ce parcours solide, le ministère des Finances de la première économie d’Afrique est d’un tout autre niveau d’exigence. Les défis sont immenses, et plus encore avec la crise que traverse le pays. Kemi Adeosun ne se défilera pas devant ce nouveau challenge, consciente que chacune de ses actions sera scrutée à la loupe.

Depuis sa démission, plusieurs détracteurs minimisent ses performances. Certains iront même jusqu’à la présenter comme une ministre sans pouvoir et sans influence sur le gouvernement et sur le président Buhari. Pourtant, s’il y a une chose qu’on ne pourra pas retirer à l’ancienne banquière d’investissement, c’est d’avoir su sortir le pays de la récession.

En effet, l’ex-ministre des finances est parvenue à redresser la barre de l’économie du Nigéria sans solliciter le FMI, à la différence de ce qui se fait dans d’autres pays africains. « Nous considérons le FMI comme une solution de dernier recours, notamment en cas de difficultés avec les balances de paiements. Et le Nigéria n’en a pas. Ce que nous avons maintenant, c’est plus un problème fiscal », avait-elle expliqué lors d’une interview en février 2017.
Sous son mandat, le Nigéria a connu une consolidation fiscale et la mise en place d’une politique structurelle, qui ont permis la réduction du déficit budgétaire. Pour y arriver, le gouvernement très controversé de Buhari a adopté autant de réformes que ce que le FMI lui aurait imposé pour un financement. Il a œuvré pour augmenter progressivement ses revenus pétroliers, a effectué plusieurs adaptations de son plan de réformes économiques afin de sécuriser des prêts de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement.
Depuis son arrivée à la tête du ministère, Kemi Adeosun n’a jamais caché son enthousiasme et sa passion pour une économie nigériane, plus diversifiée et plus favorable aux affaires. Sa quête pour le changement de l’administration des finances publiques et pour la transparence de l’ensemble de l’appareil étatique ont donné lieu à de nombreuses innovations.
Elle a d’abord mis en place une Unité d’efficacité (E-Unit), pour veiller à ce que toutes les dépenses gouvernementales soient « nécessaires », et « génèrent la meilleure rentabilité possible ».
Il faut noter qu’avant son entrée en fonction, les dépenses récurrentes du pays étaient complètement éclipsées par des dépenses « inutiles » et les gaspillages, parmi lesquels on peut citer les frais de déplacement, les divertissements, les consommables informatiques, les papeteries, etc. Depuis sa création, l’unité surveille les ministères, départements et agences, détermine et élimine les dépenses inutiles, les doublons et autres gaspillages.

Son ministère a également lancé l’Initiative présidentielle sur l’audit continu (PICA), approuvée par le conseil exécutif fédéral (FEC) en mars 2016. Ce programme d’audit continu a pour but d’assurer la pleine reddition des comptes de tous les fonds publics dépensés sous l’administration Buhari.

En outre, Mme Adeosun a mis en place, en décembre 2016, une politique de dénonciation, qui habilite les citoyens à signaler la corruption publique. L’objectif déclaré est de soutenir la lutte contre la fraude financière et la corruption, en augmentant l’exposition aux crimes financiers et en récompensant les dénonciateurs.

La politique semble porter des fruits puisque d’après les chiffres du ministère, à la date de juillet 2017, plus de 2500 rapports ont été produits dont 365 étant « des affaires pouvant donner lieu à une action ».
Citons également le Voluntary Assets and Income Declaration Scheme (VAIDS), qui est un système de déclaration volontaire des avoirs et des revenus. Cette initiative de Kemi Adeosun en collaboration avec l’autorité fiscale de l’État est un programme qui fournit aux payeurs fiscalement défaillants neuf mois pour déclarer « volontairement et honnêtement, des avoirs et des revenus non imposés antérieurement ». Au mois de mai 2017, le nombre total de contribuables nigérians n’était que de 14 millions sur un total d’environ 70 millions de personnes qui sont économiquement actives. Le VAIDS a généré des revenus de plus de 50 millions de dollars entre le 29 juin 2017 date de son lancement et le 31 octobre 2017. Deux entreprises étrangères ont même accepté de verser 110 millions de dollars pour la régularisation de leur situation fiscale.
En dehors de toutes les réalisations susmentionnées, Kemi Adeosun compte encore à son actif plusieurs autres accomplissements, y compris la création de la Banque de développement du Nigéria pour laquelle elle a milité des pieds et des mains, afin « de stimuler la croissance des micros, petites et moyennes entreprises ».

Sa démission laisse un goût d’inachevé et surtout un sentiment de gâchis. Des allégations, rapportées par des médias nigérians accusent Mme Adeosun d’avoir utilisé un faux certificat d’exemption pour éviter de participer au programme de services pour la jeunesse nigériane (National Youth Service Corp, NYSC). Une enquête fédérale confirmera finalement l’inauthenticité du document. « Je n’avais jamais visité ce service, je ne savais pas comment il fonctionnait, et je ne pouvais savoir que le document qu’on m’avait livré n’était pas authentique, d’autant que je l’ai présenté au Conseil Régional de l’État d’Ogun et à l’Assemblée nationale », a-t-elle fait savoir sur sa page Facebook.
Dans sa déclaration, Mme Adeosun a indiqué qu’elle avait été exemptée du régime parce qu’elle était revenue de Grande-Bretagne, où elle est née, après avoir dépassé l’âge minimum requis, au Nigeria. Elle s’est sentie « obligée » de démissionner en raison de « l’importance que l’administration accorde à l’intégrité ».

Dans sa lettre de démission, elle a félicité le président Buhari pour ses efforts pour sortir le pays de la crise, tout en lui rappelant qu’il a des décisions difficiles à prendre pour la relance de l’économie. « Je suis fière que le Nigéria ait introduit de la discipline dans ses finances, qu’il ait identifié et poursuivi une voie de croissance durable à long terme qui permettra de libérer le potentiel de cette grande économie. Sous votre direction, le Nigéria a pu sortir de la récession et a maintenant commencé à jeter les bases d’une croissance durable et de la création de richesses », a déclaré Adeosun, selon des propos relayés par La Tribune Afrique.
Pour elle, le repositionnement de cette grande économie n’est pas une « tâche à court terme et il n’y a pas de raccourcis ». « Des décisions difficiles restent à prendre, mais je ne doute pas que vos investissements dans les infrastructures, la mobilisation des recettes et la rentabilité des dépenses publiques apporteront richesse et opportunités pour tous les Nigérians », a déclaré au président, Kemi Adeosun.

ECOFIN

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