Seconde partie de l’analyse du chroniqueur de Kaceto.net sur la construction du citoyen africain et de la démocratie face à l’hypothèque ethnique. Les idées et programmes priment-ils sur l’appartenance ethnique ou régionaliste de l’électeur au moment de poser son bulletin dans l’urne ?
Dans la première partie ( http://kaceto.net/spip.php?article5849) l’auteur avait retracé le long processus ayant abouti au multipartisme généralisé et aux élections démocratiques sur le continent. Il s’était interrogé sur la responsabilité des leaders africains dans l’édification de l’État républicain fondé sur des valeurs de diversité, de liberté et d’égalité, resteront vains. Ont-ils failli ou ont-ils été à la hauteur de ce défi après l’accession à l’indépendance de nos Etats ?

Beaucoup de leaders ne purent résister à la tentation d’une gestion ethnique du pouvoir. Ce qui n’était alors que symptôme en 1960, devint, dans les années 1970 , une pathologie visible. Aux calamités naturelles de ces années, qui s’appelaient sécheresses et famines, s’ajoutèrent de graves conflits aux contours ethniques. Partout se manifesta une rivalité féroce entre le nord et le Sud, entre le Centre et l’Ouest ou l’Est. Les flammes meurtrières à Faya-Largeau du Tchad d’Hissène Habré et de Goukouni Oueddei, celles de l’Ouganda d’Idi Amin Dada à Kampala, la vague des premières tueries sauvages de Tutsi au Rwanda et de Hutu au Burundi, secouèrent le continent, alors même que les luttes contre l’oppression impérialiste et raciste se poursuivait toujours en Rhodésie-Zimbabwe, en Namibie de la SWAPO , en Afrique du Sud de Nelson Mandela, du Pasteur Desmond Tutu et de l’ANC, et ailleurs, dans les colonies hispaniques. Là où les déchirures n’étaient pas encore visibles, les puissances coloniales y adulèrent des régimes politiques manifestement ou sournoisement ethniques d’orientation. Ainsi, dans ce Rwanda qui passait pour être la Suisse de l’Afrique, sous le nez et à la barbe de l’OUA, de la communauté internationale, le président général major Juvénal Habyarimana pu mettre en place une politique de répression des Tutsi qui accordait, de droit, à son ethnie Hutu, un quota de quatre-dix pour cent des places à l’école, dans les universités et dans l’administration publique. Sous d’autres cieux, c’est de fait que les timoniers des partis uniques s’entourèrent de cercles tribaux, poussant, du même coup, les opposants à aller chercher leurs bases politiques dans les ethnies rivales de celles qui avaient le pouvoir. On comprend pourquoi le combat pour la renaissance démocratique a pu prendre, à Kigali, à Brazzaville, à Nairobi et ailleurs, des allures très violentes et des contours ethniques et régionalistes, en lieu et place du choc des idées politiques ou de la contradiction des règles de droit.
Tout cela ne constitue certainement pas une preuve que l’Afrique n’est pas mure pour la démocratie ! Cependant, le regard objectif sur les faits impose de dire que la renaissance démocratique, quoi que s’étant opérée contre des pouvoirs à connotations ou à pratiques ethniques, n’a pas d’emblée supprimé le mal. Au contraire, elle a reposé le problème dans ce nouveau contexte où la compétition politique s’est libéralisée sans que l’opinion de l’électorat ne l’ait préalablement été. Quelqu’un a fait la pertinente remarque que la démocratie n’est réellement crédible que dans une société où le processus d’individuation a été poussé à ce terme historique qui permet au libre arbitre de l’individu de ne plus être subordonné au choix d’un clan, d’une ethnie ou d’une confession religieuse. Une telle opinion se comprend aisément, car la démocratie repose sur le principe du contrat entre des individualités souveraines qui s’unissent, au sens rousseauiste, pour constituer le souverain populaire, porteur de la volonté générale. Tout autre regroupement, en démocratie, du genre des associations de citoyens, des partis politiques- que Rousseau bannissait d’ailleurs de la cité démocratique au profit de l’unique volonté générale- doivent être faits sur la base des affinités de pensées, d’idéaux, de projets de société, et non sur des critères de communauté de sang, d’identité culturelle ou religieuse. En fait, la démocratie implique nécessairement l’affaiblissement des unités nationales ou ethniques, parce qu’elle désaliène l’individu et ses convictions du totalitarisme patriarcale et le purifie de l’ethnocentrisme.

En démocratie, le peuple n’est pas un ensemble d’ethnies à hiérarchiser, et au mieux, à rassembler ; il est à concevoir comme une somme d’individus égaux en dignité et en droit. Pour aller dans ce sens, il faut, d’une part, que les fameuses circonscriptions électorales ne soient pas perçues comme des fiefs coutumiers ou s’applique, en sus de la loi républicaine, le fameux droit traditionnel des descendants du premier occupant, qui s’autoproclament autochtones ou fils-ressortissants d’une portion du territoire républicain, en jetant l’anathème d’étranger ou de personnes indignes sur d’autres citoyens qui sont porteurs légales de la même nationalité qu’eux. D’autre part, la nécessité de constituer les faces du pouvoir –exécutif, législatif et judicaire- en tenant compte de la géopolitique et de la réelle diversité des entités socio-culturelles du peuple, ne doit pas être un argument pour ériger au rang de droit ce qui ne relève que de l’éthique du vivre ensemble dans l’unité malgré la diversité, des stratégies de ratissage de l’électorat pour un scrutin, ou de mobilisation des forces vives pour le développement d’une nation.
En bilan, il faut malheureusement reconnaître que, de façon générale, beaucoup de communautés africaines, très souvent embrigadées par certains acteurs politiques aux convictions républicaines douteuses, sont à l’antipode de la juste compréhension des valeurs démocratiques. Aussi, nous pensons que le cap des réflexes ethniques en politique est loin d’être révolu en Afrique. Au contraire, à tout moment, au Congo Brazzaville, au Kenya, en République Démocratique du Congo, au Rwanda, au Burundi, en Côte-D’Ivoire, et partout ailleurs sur le continent, les processus électoraux peuvent déboucher sur de nouvelles vagues de violences inter-ethniques ou inter-régionales . Le cap de l’obstacle ethnique ne sera en arrière que ce jour où ce Ouédraogo, ivoirien de souche et né aux bords de la lacune Ébrié, sera élu, sans coups de poing et sans psychose de l’envahisseur Mossi, président de Côte-D’Ivoire ; où ce Kéita, aux ascendants burkinabè depuis 1960, deviendra un sérieux candidat au palais de Konsyam de Ouagadougou ; où Diouf du Mali sera chef de l’État au bord du Djoliba et au palais de Koulouba de Bamako ; où Sanou Sogotèrè, résident avéré de Ouagadougou, sera installé maire élu de cette ville, avec tout son patronyme de Bobo-mandarè ou de Bobo-voirè ; où notre ami François Wenlassida Kaboré, natif et résident de Bobo-Dioulasso, sera conduit, par élections sans heurts, à la mairie de cette l
ocalité ; où Boly Belko Hamadou, notre voisin des bancs de l’école primaire, sera plébiscité président du conseil municipal de notre belle cité de Dédougou, sans que le Tinbwani, le tam-tam de guerre de « nos esclaves »* autochtones Bwaba de la commune, ne résonne à l’aube, pour annoncer la mobilisation, contre « l’usurpateur Peul et étranger », des légendaires archers de jadis.
« Vous rêvez ! » me direz-vous ! Oui, mais ce rêve républicain vaut bien son pesant d’or ! Tous, nous avons ce droit, mieux, ce devoir, de rêver d’une Afrique autre et meilleure, de la même façon que nous rêvons d’un monde plus juste, d’un monde de fraternité, d’un monde de bonheur partagé.

Zassi Goro ; Professeur de Lettres et de philosophie
Kaceto.net

*Il existe un lien de parenté à plaisanterie entre Bwaba et Peul , entre Bwaba et peuples Marka duquel est issu l’auteur

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