Après deux décennies d’exercice du pouvoir d’Etat, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) peine à se relever après la chute de son chef en octobre 2014.
L’expérience de la praxis démocratique se révèle pour le moins douloureux pour un parti formaté à l’unanimisme plus ou moins involontaire.

"Non, il n’y pas de crise au CDP ; tous ses organes fonctionnent et les membres se réunissent régulièrement pour débattre de la vie du parti et du pays", rétorque sèchement, un cadre du Bureau exécutif national (BEN), irrité lorsqu’on tente d’évoquer avec lui la crise dans laquelle est embourbée l’ex-parti au pouvoir, née de la chute de son fondateur, Blaise Compaoré en octobre 2014, puis du coup d’Etat foireux de septembre 2015 et enfin, du dénouement pour le moins inédit du congrès ordinaire des 5 et 6 mai 2018.
"Ce qui se passe, poursuit-il, c’est qu’il y a au CDP, des camarades qui sont réfractaires au changement et qui ne veulent pas rompre avec les anciennes pratiques. C’est tout".
Justement, c’est de cela dont il s’agit : l’existence et la persistance d’une crise au sein du CDP, au sens de Antonio Gramci. "La crise, écrit le philosophe italien, est le moment où l’ancien ordre du monde s’estompe et où le nouveau doit s’imposer en dépit de toutes les résistances et de toutes les contradictions".
En l’espèce, s’agissant du CDP, l’ancien ordre du monde, c’est celui qui s’est progressivement sédimenté depuis la création de l’Organisation pour la démocratie populaire/Mouvement du travail (ODP/MT) en avril 1989, une fusion de l’Union des communistes burkinabè (UCB), une partie de l’Union de lutte communiste (ULC), du Groupe communiste burkinabè (GCB) et d’officiers venus de l’Organisation militaire révolutionnaire (OMR), jusqu’au congrès de mai 2018. Pour ceux qui ne le sauraient pas, ce sont les groupuscules politiques se réclamant de l’idéologie d’extrême gauche qui ont animé, dans une certaine cacophonie, la révolution démocratique et populaire de 1983 à 1987.
Le projet de regroupement de ces groupuscules dans un parti unique envisagé par Thomas Sankara aurait provoqué une crise entre les quatre leaders de la révolution qui a culminé dans les événements tragiques du 15 octobre 1987. C’est d’ailleurs ce que dit Blaise Compaoré dans son premier discours le 19 octobre 1987 : "La crise, révèle-t-il, atteint son paroxysme lorsqu’il [NDLR, Thomas Sankara ] décida au mois de juin dernier de dissoudre toutes les organisations de gauche. Je lui fis part de notre opposition à cette vision parce qu’étant une fuite en avant qui aurait pour corollaire la militarisation du pouvoir, la répression certaine des militants de ces organisations qui nécessairement opposeront résistance."
Le défunt journaliste et communiste belge, Ludo Martens peut donc présenter la création de l’ODP/MT comme le résultat heureux du leadership de Blaise Compaoré et sa capacité à rassembler largement au-delà de ceux avec qui, il a des affinités idéologiques et politiques.

Venu non pour mettre fin à la révolution, mais pour l’approfondir, le président du Front populaire avait aussi annoncé son intention d’insuffler une dynamique démocratique à la vie politique du pays. C’est dans cette optique qu’il lance dans le discours cité plus haut, "un appel aux ouvriers, paysans, soldats, intellectuels révolutionnaires, démocrates et patriotes du Burkina, à toutes les organisations révolutionnaires et patriotes, à toutes les organisations de masse révolutionnaires et démocratiques (Comité de défense de la révolution (CDR), Union des femmes du Burkina (UFB), Union nationale des anciens du Burkina (UNAB), syndicats, organisations de jeunesse, etc.) pour qu’elles participent à la tâche de rectification, d’approfondissement du processus révolutionnaire et à l’œuvre de construction de notre partie". Il n’est plus question de s’adresser aux seuls révolutionnaires, mais aussi à tous les démocrates patriotes, en l’occurrence "les réactionnaires" qu’on a combattus hier sans pitié.

C’est que les choses bougent aussi bien dans le pays qu’au plan africain et international.
La fin des années 80 et le début des années 90 sont marqués par des évolutions qui font craquer l’ancien monde politique sorti de la deuxième guerre mondiale. La Perestroïka, la politique de réformes engagée par le président de l’Union des républiques socialistes et soviétiques (URSS), Mikhaïl Gorbatchev dès son arrivée au pouvoir en 1985 prend des dimensions qui lui échappent.
Sur le continent, la jeunesse réclame son droit à la parole. A Abidjan, des manifestants brandissent pour la première fois dans les rues des banderoles au contenu pour le moins surprenant : "Houphouët Voleur", scandent-ils.
Dans plusieurs pays, des conférences nationales, sorte d’états-généraux, se tiennent et débouchent sur la mise à l’écart des dirigeants en place. Au Burkina, le vent de liberté a aussi permis l’éclosion de partis politiques, pas du tout tendres avec le président Compaoré.
Mais à la différence de ce qui s’est passé au Bénin, au Congo-Brazzaville ou en RDC, ancien Zaïre, l’opposition n’a pas obtenu l’organisation d’une conférence nationale. Blaise Compaoré a habilement manœuvré, recourant parfois à la violence contre ses adversaires, pour ne pas donner satisfaction à cette revendication. Et a tenu bon jusqu’à ce que le pays sorte de la turbulence. Du moins, provisoirement.


En juin 1991, il fait adopter par référendum une nouvelle constitution. Le "oui" l’emporte avec 93% des suffrages exprimés avec un taux de participation de 48,65%. Candidat unique, il est élu président le 1er décembre de la même année, totalisant 86,19% des suffrages exprimés mais avec un faible taux de participation de 25,12%. Le scrutin est largement boudé par les électeurs.
Les leaders de l’opposition qui avaient appelé à boycotter les urnes, crient victoire et remettent en cause la légitimité du nouvel élu. Piqué au vif, Blaise Compaoré leur réplique dans un message adressé le 9 décembre à la nation : "Ceux qui veulent ternir notre victoire et nous donner mauvaise conscience doivent sortir de leurs illusions. Le simple bon sens indique que personne ne peut gagner un combat qu’il n’a point livré".
L’ambiance est plus qu’électrique dans les jours qui suivent la proclamation des résultats de la présidentielle d’autant que Oumarou Clément Ouédraogo et Moctar Tall, deux ex-camarades du président Compaoré entrés dans l’opposition sont victimes d’attentats. Le premier meurt sur le coup, tant dis que les second s’en sort mais reste handicapé à vie.
Pour faire baisser la fièvre sociale, Blaise Compaoré propose un forum de réconciliation nationale, une idée qui rencontre un écho dans l’opposition, mais qui ne verra jamais le jour. La pomme de discorde ? L’opposition souhaite que les débats soient retransmis en direct sur les antennes de la radio nationale, comme l’ont été les procès sous la révolution, ce que refuse Blaise Compaoré et ses partisans qui redoutent que la publication instantanée des travaux provoque des troubles dans le pays.
C’est dans ce climat délétère que passées les fêtes de fin d’année, les Burkinabè sont convoqués aux urnes d’abord le 12 janvier 1992, puis finalement le 24 mai 1992 pour les élections législatives, lesquelles n’avaient plus eu lieu depuis 1978.
Vingt-sept (27) partis politiques y prennent part. C’est un test grandeur nature pour l’opposition et la majorité, chacune ayant l’occasion de mesurer son audience. Aux résultats, l’ODP/MT se taille la part du lion avec 78 sièges sur un total de 107, suivie de la Convention nationale des patriotes-progressistes (CNPP-PSD) de Pierre Tapsoba (opposition) avec 12 sièges, puis du Rassemblement démocratique africain (RDA) 6 sièges, l’Alliance pour la démocratie et la fédération (ADF) 4 sièges ; le Parti Africain de l’indépendance de Soumane Touré, 2 sièges et 1 siège chacun pour 5 autres partis, dont le Rassemblement des sociaux-démocrates indépendants (RSI) de Alain Yoda.
La domination de l’ODP/MT est massive et le président Blaise Compaoré semble avoir les coudées franches pour diriger le pays. Mais une fine lecture des chiffres du scrutin l’empêche de s’éloigner du réel. Sur 3,564 millions d’inscrits, seulement 1,256 million se rendent effectivement aux urnes et 1,215 million de suffrages exprimés, soit 35,24% de taux de participation. Il lui faut absolument élargir sa base sociale, même s’il faut pour cela braconner dans les rangs de l’opposition. Ca tombe bien. Le nouveau premier ministre Youssouf Ouédraogo a entamé des concertations pour former son gouvernement. Une bonne prise dans le camp adverse, de préférence, du gros gibier, serait un bon coup politique et médiatique. Les négociations débouchent rapidement sur des résultats plus que satisfaisants pour la majorité présidentielle puisque l’ADF, la CNPP/PSD et le RDA, qui totalisent à eux trois 22 sièges font leur entrée dans l’équipe dirigée par Youssouf Ouédraogo. La stratégie de Blaise Compaoré qui vise à réduire au maximum l’opposition est en marche. A l’assemblée nationale, il ne reste que 7 sièges pour l’opposition parlementaire, mais ses représentants n’entendent pas faire de la figuration. Au contraire. Lors des débats à l’Assemblée, les interventions et les questions de certains députés, tel Alain Yoda du RSI mettent souvent en difficulté les ministres.

L’idée d’intégrer les parlementaires turbulents de l’opposition dans la grande famille présidentielle est rapidement entérinée. Le reste n’est qu’un jeu d’enfants pour Salifou Diallo, éminence politique grise du président Blaise Compaoré et expert en déstabilisation de l’opposition, comme il reconnaitra avoir été pour quelque chose dans l’imposition de l’ADF/RDA alors dirigée par Hermann Yaméogo.
En attendant mieux, Alain Yoda, alors Directeur général de la compagnie aérienne Naganagani, est bombardé conseiller économique et financier du président Compaoré. Les tractations politiques se poursuivent en vue d’aboutir à un large rassemblement autour du président Compaoré.
Début février 1996, treize (13) formations politiques fusionnent pour fonder le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP) et adoptent la social-démocratie comme idéologie. On y retrouve bien entendu l’ODM/PT, mais aussi la CNPP/PSD de Pierre Tapsoba, le Mouvement pour la démocratie socialiste de (MDS), le Groupe des démocrates révolutionnaires (GDR) le Parti pour le panafricanisme et l’unité (PPU), le Parti pour la démocratie et le rassemblement (PDR), le Rassemblement des sociaux-démocrates indépendants (RSI), l’Union pour la démocratie socialiste (UDS), l’Union des démocrates et patriotes du Burkina (UDPB) et le Parti de l’action pour le libéralisme solidaire (PACTILS).
La boucle est bouclée. Désormais, Blaise Compaoré dispose d’une base sociale très large qui lui permet de diriger et de terminer son premier mandat de 7 ans sans trop de remous. L’horizon semble dégagé pour celui dont le début à la présidence aura été chaotique. « L’avenir tranquille », son slogan de campagne pour l’élection présidentielle prévu le 13 novembre 1998 résume bien son état d’esprit. Dès le premier tour, il est réélu avec 87,53% des suffrages exprimés devant Ram Ouédraogo, 6,61% et Frédéric Guirma, 5,86%.
Mais la suite du règne de Blaise Compaoré sera tout sauf tranquille. L’assassinat du journaliste Norbert Zongo et ses trois compagnons le 13 décembre 1998 va plonger le pays dans une crise sans précédent. Les fondements de la république vacillent. Fragilisé, le président Compaoré entérine les propositions de sortie de crise d’un collège des sages. Un gouvernement d’union nationale est formé et le code électoral est profondément remanié dans la perspective des législatives 2002.
Face à la multiplication des manifestations dans les villes du pays contre l’impunité, le pouvoir fait le dos rond, en attendant que passe l’orage. Autour de son chef, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP) fait bloc. Il n’y a pas de place pour les voix discordantes, même quand la situation s’est quelque peu stabilisée.


En réalité, dans cette formation politique qui rassemble des personnalités venues d’horizons divers, le débat démocratique a toujours fonctionné dans l’espace de liberté que le chef a bien voulu lui accorder. On n’a pas souvenir d’une divergence d’opinion publiquement exprimée quant aux choix et orientations du parti. Feu Salif Diallo qui s’était risqué, on s’en souvient, à dénoncer ce qu’il considérait comme une dérive vers la patrimonialisation du pouvoir n’avait-il pas chèrement payé pour sa liberté d’opinion ?
L’unanimisme qui a été la marque de fonctionnement du CDP a conduit à l’aveuglement collectif face à la volonté du président Compaoré de modifier l’article 37 de la constitution, une révision certes légale, mais rejetée par une bonne partie de l’opinion burkinabè qui la jugeait politiquement inopportune. On connait la suite. Le CDP s’est retrouvé brutalement sans chef après la chute de Blaise Compaoré et son exil en Côte d’Ivoire en octobre 2014. C’est dans ce contexte cahoteux que le député Eddie Komboïgo, grâce au précieux soutien que lui apporte le couple Diendéré, est « élu » président lors d’un congrès ordinaire de 2015. Une nouvelle séquence s’ouvre pour le CDP, celle de l’expérience de l’opposition !

La suite dans nos prochaines éditions

Joachim Vokouma
Kaceto.net

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