L’ergonomie, la science qui étudie les conditions de travail, a mis en évidence un fait majeur observable dans l’exercice de tout métier : le décalage entre le prescrit et l’effectif. En clair, quel que soit le métier pris en considération, on constate que les consignes relatives au travail à accomplir accusent toujours un décalage par rapport à la réalité des tâches auxquelles sont confrontés les travailleurs.
De sorte que toute entreprise, pour être florissante, a besoin de l’ingéniosité de ses employés, c’est-à-dire de leur capacité à inventer des solutions aux micro-situations problématiques non prévues par les règles de fonctionnement. Si ces derniers ne mettent pas leur inventivité au service de la mission collective, aucun succès n’est possible.

C’est une autre façon d’affirmer que, contrairement à une idée bien répandue, il n’existe pas de métier fait de simple exécution, sans réflexion de la part de celui qui est à l’œuvre. Même les ouvriers censés accomplir les tâches les plus répétitives s’engagent intellectuellement dans leur mission. D’ailleurs, lorsque des employés décident de s’en tenir uniquement à l’exécution des prescriptions qu’on leur a assignées d’en haut, cela s’appelle la « grève du zèle » et le fonctionnement de l’entreprise s’en trouve très rapidement affecté.
Dans La Voix, le sociologue Edgar Morin explique cela en ces termes : « Si les travailleurs obéissaient de façon rigide aux ordres stricts de bon fonctionnement d’une entreprise, celle-ci se trouverait immédiatement bloquée, car les instructions qui tombent du sommet sont abstraites et ne tiennent pas compte des épisodes imprévus et incidents divers qui adviennent. Ainsi, toute grève du zèle, consistant en une application stricte et minutieuse du règlement, […] paralyse tout fonctionnement par excès d’ordre. »
Et le sociologue de citer cet exemple éclairant : dans un atelier de fabrication de machines-outils de l’usine Renault, une des règles strictes était que, lorsque la chaîne de montage s’arrêtait, les ouvriers devaient téléphoner aux spécialistes de la maîtrise et attendre que ces derniers viennent la remettre en marche. Or, les ouvriers s’étaient aperçus qu’il suffisait de donner quelques coups de marteau çà et là pour que la chaîne se remette à fonctionner. Il procédait donc ainsi, favorisant la productivité, même si, parlementairement parlant, ils contrevenaient aux consignes en provenance de leur hiérarchie.
Mais quels ressorts sous-jacents expliquent le décalage entre l’organisation prescrite du travail et son organisation effective ? Deux faits sont à relever :
Le premier tient à l’impossibilité d’être exhaustif dans la description du réel du travail comme du réel tout court. En effet, le langage ne fait jamais que suggérer les choses. A charge au destinataire d’un message, en l’occurrence ici au travailleur, de combler l’écart entre les insuffisances des prescriptions et sa représentation de la réalité pour accomplir au mieux sa mission.
Le champ juridique offre un bel exemple pour comprendre ce phénomène : si l’arsenal législatif des pays ne cesse de s’enrichir de nouveaux textes, c’est que les lois ne suffisent jamais à régler certaines situations imprévues. Par ailleurs, même lorsque les lois existent, les infractions, les délits ou les crimes ne se produisent jamais dans des circonstances identiques. De sorte que tout est question d’interprétation, d’argumentation et d’aptitude à convaincre.
La deuxième explication du décalage observé entre le prescrit et l’effectif tient à ce que Christophe Dejours, spécialiste en psychodynamique du travail et professeur au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), a appelé « la résistance du monde ». Autrement dit, les difficultés inhérentes à toute confrontation au réel tel qu’il se révèle lors du passage de la théorie à la pratique ou, si l’on préfère, du métier appris au métier exercé.
Voici la définition qu’il en donne dans le volume I de son ouvrage Travail vivant : « lorsque tout mon savoir se heurte à la résistance du monde, alors je suis assurément dans le réel. Et ce que je tenais pour vrai jusque-là apparaît soudain faux. Le réel, c’est la vérité qui se révèle par la négative. Il se fait donc d’abord connaître à celui qui travaille sous la forme de l’échec, c’est-à-dire comme une expérience désagréable, pénible, ou comme un sentiment d’impuissance ou d’angoisse, voire d’irritation, de colère ou de déception, de découragement. »
En résumé, il ne suffit pas seulement de maîtriser les prescriptions relatives à un métier pour être un bon professionnel. Il faut aussi savoir faire avec le réel qui, fondamentalement, oppose toujours sa résistance à ce qu’on a appris. Travailler, ce n’est pas seulement accomplir des gestes routiniers, c’est mettre sa créativité au service de l’innovation pour atteindre un objectif. S’en tenir à l’exécution de prescriptions, c’est se contenter du minimum. Et aucune entreprise, publique ou privée, ne se développe lorsque ses agents se contentent du minimum.

Denis Dambré
Proviseur de Lycée (France)

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