Si l’histoire retient à raison que les fondateurs de la CEDEAO sont les ex-présidents Yakubu Gowon du Nigeria et Gnassingbé Eyadema du Togo, on oublie parfois le rôle important de l’ancien président libérien William Tubman dans la création de la communauté. En effet des années avant la création de la CEDEAO, c’est le réformateur libérien qui a avancé l’idée de créer une telle organisation.

Lorsque la CEDEAO et les présidents de ses pays membres décident de rendre hommages aux personnes ayant joué un rôle fondateur dans sa création, comme en 2015, les anciens présidents Yakubu Gowon et Gnassingbé Eyadema reçoivent les hommages dus à leurs rôles de pionniers. Seulement, le tableau n’est pas vraiment complet sans William Tubman.
Président modernisateur du Liberia, l’homme était le premier à essayer de créer une organisation de ce genre pour favoriser l’intégration en Afrique de l’Ouest. S’il échoue à concrétiser sa vision, c’est pourtant son idée qui a été à l’origine de la création de la CEDEAO.

Jeunesse d’un politique aux idées révolutionnaires

William Tubman est né le né le 25 novembre 1895 à Harper au Liberia. Son père est un pasteur méthodiste afro-américain originaire de l’État de Géorgie. Durant ses plus jeunes années, il grandit dans un environnement vicié par la domination des Libériens venus des Etats-Unis, sur les autochtones. Plutôt que de s’y complaire il décide de lutter contre ce qu’il considère comme une injustice. Il s’inscrit en cours de droit et devient avocat en 1917. Il exerce ce métier, pendant plusieurs mois, avant d’être nommé juge à la Cour de justice de Harper, sa ville natale. Pourtant, il quittera le droit pour devenir collecteur d’impôts, professeur et ensuite colonel dans la milice libérienne. Pour changer les choses, il comprend qu’aucun des métiers qu’il a pratiqué jusque-là ne vaut une incursion dans la vie politique. Il intègre le True Whig Party (TWP), qui domine l’arène politique locale depuis 1878. En 1923, il est élu au parlement et devient, à 28 ans, le plus jeune sénateur de l’histoire du Liberia. Réélu en 1929, il intègre l’équipe du vice-président Allen Yancy comme conseiller juridique.

Deux ans plus tard, un trafic scandaleux d’esclaves impliquant le gouvernement est révélé. William Tubman démissionne de ses fonctions de sénateur. En 1934 il revient au Sénat avant de démissionner à nouveau en 1937, pour prendre le poste de juge à la Cour suprême, qu’il occupe jusqu’en 1943.

Le père du Liberia moderne

Lorsque se posera la question de la succession du président Edwin Barclay, William Tubman, très populaire grâce à ses positions rassembleuses, fait partie des 6 candidats en lice et est même, avec le ministre des Affaires étrangères Clarence L. Simpson, l’un des favoris. Finalement, le natif de Harper l’emporte et est élu président le 4 mai 1943, à l’âge de quarante-huit ans.

Une fois investi, William Tubman va expliquer son programme par un discours où il affiche une position assez atypique. Selon lui, le Liberia, qui à cette époque ne dispose que très peu d’infrastructures n’a jamais bénéficié des « bienfaits de la colonisation ». Pour pallier cette situation, il met en place une politique économique nommée « porte ouverte ». Elle consiste à faciliter et à encourager les entreprises étrangères à s’installer au Liberia. En à peine 6 ans, cette politique fait ses preuves et permet au Liberia de voir les investissements étrangers sur son territoire se multiplier. Le Liberia connaît alors une croissance annuelle formidable qui permet à William Tubman de commencer à moderniser le pays.

Une ligne de chemin de fer, de nombreux bâtiments imposants et de nombreuses routes sont construites par le gouvernement. En 1948, les autorités lancent un vaste programme d’alphabétisation. Le port de Monrovia se transforme en un port franc (non soumis au service des douanes). Avec l’appui des États-Unis, le Liberia fait des progrès économiques et techniques hors du commun. Grâce ux investissements étrangers, le pays finit par devenir la deuxième économie à croissance la plus rapide de la planète. Sur le plan social, William Tubman devient très populaire grâce à sa politique d’unification du Libéria. Il prône l’égalité pour tous les partis du pays, sans considération de race ou de clan. Jadis réservé aux citoyens Afro-Américains, le droit de vote est accordé à toute la population.

William Tubman est à ce propos à l’origine, en 1945, d’un amendement à la constitution qui étend le droit de vote aux femmes et introduit le secret du vote. En matière de politique extérieure, le président libérien, chantre de l’unification dans son pays, œuvre pour le renforcement des liens entre les pays africains. Il participe à la conférence des pays non-alignés de Bandung en 1955 et à la Première Conférence des États africains indépendants, organisée par Kwame Nkrumah, le président ghanéen, à Accra en 1958. L’année suivante, il organisera la deuxième Conférence des États africains. En 1961, après une conférence panafricaine organisée dans la capitale, William Tubman crée le « groupe de Monrovia ». Il s’agit d’une association de dirigeants africains prônant l’unification progressive de l’Afrique. William Tubman sera également l’un des pères fondateurs de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) lors du sommet africain d’Addis-Abeba en 1963.

L’année suivante, il émettra l’idée qui sera à l’origine de la création de la CEDEAO. En 1964, William Tubman propose de créer une union économique de l’Afrique de l’Ouest pour favoriser l’intégration dans la région. Son idée aboutira à un accord signé en 1965 par la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Libéria et la Sierra Léone.
Seulement, l’initiative ne produira pas vraiment de fruits, avant qu’en 1972, le président nigérian Yakubu Gowon et son homologue togolais, Gnassingbé Eyadéma, ne reprennent l’idée et finissent par créer la CEDEAO. Ces derniers sont partis en tournée pour promouvoir le concept de l’intégration. Leurs efforts se matérialiseront en 1975 avec le Traité de Lagos qui créera l’organisation.

Dérive dictatoriale

En 1949, William Tubman posera un acte qui entache jusqu’à ce jour son héritage en tant que père du Liberia moderne. Alors qu’il en est à son deuxième mandat présidentiel, il modifie la constitution pour supprimer l’interdiction à un président de briguer un troisième mandat. Les historiens considèrent qu’à partir de ce moment, le régime du président bascule dans la dictature.

William Tubman se présentera à sa propre succession en mai 1951, après avoir forcé à l’exil son principal opposant, le libérien autochtone Didhwo Twe. Aux élections de 1955, le président en exercice affronte l’ancien président Edwin et est réélu avec 99,5 % des voix.
Le même scénario se reproduira lors des élections de 1959. Finalement, William Tubman sera constamment réélu jusqu’à sa mort. Au pouvoir de 1944 à sa mort en 1971, il est le premier président à vie du continent. Il devient encore plus dur après avoir échappé, en 1955, à un attentat perpétré par Paul Dunbar, un partisan de son adversaire Edwin Barclay.

La répression qui suivra confirmera le nouveau statut de dictateur du président libérien. Malgré tout, son rôle et son importance au Libéria sont toujours célébrés par le pays. Il devrait également en être ainsi à la CEDEAO qui, alors qu’elle commémore son 45e anniversaire, devrait ajouter au tableau des hommages le président William Tubman.

Servan Ahougnon
Agence ECOFIN

images

Un message, un commentaire ?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.