Religieux ou homme politique, on ne sait plus vraiment qualifier cet imam qui arrive à mobiliser plus de personnes que n’importe quel parti politique pour critiquer la gestion du pays. Finalement, Mahmoud Dicko est peut-être un peu des deux. Ce serait la seule manière d’expliquer comment cet homme qui ne s’est jamais présenté à aucune élection a pu, sous prétexte de prier pour la nation, envoyer dans les cordes le président Ibrahim Boubacar Keïta, dont il exige maintenant la démission.

Au Mali, le 5 juin dernier, l’atmosphère semblait plus lourde qu’à l’accoutumée. Bien évidemment, la température était aussi élevée que d’habitude, mais le soleil dardant ses rayons sur le sol sec de Bamako n’a pas empêché des milliers d’hommes et de femmes de se rassembler sur la place de l’Indépendance. Ils répondaient à l’appel de l’imam Mahmoud Dicko, nouvelle figure de proue de l’opposition malienne, à marcher pour réclamer la démission du président Ibrahim Boubacar Keïta.

Renfloué par de nombreux mouvements politiques d’opposition, le mouvement a pourtant été lancé par une organisation qui n’a jusque-là jamais présenté de candidat à une élection présidentielle : la Coordination des mouvements, associations et sympathisants de l’imam Mahmoud Dicko (CMAS). Son chef, qui assure pourtant ne pas en avoir les ambitions, a pourtant définitivement obtenu la carrure pour devenir la personnalité politique la plus influente du Mali. Certains analystes assurent même qu’il remporterait l’élection présidentielle de 2023.


La figure d’opposition la plus importante du Mali

Au Mali, on croirait presque que Mahmoud Dicko est la personnalité la plus importante du pays. Après avoir demandé la démission du président, il a commenté le discours prononcé le 17 juin par Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) en ces termes : « Il n’a pas tiré la leçon, il n’écoute pas les gens. Cette fois-ci, il va comprendre ». Pourtant, il y a quelques jours, le président malien avait tenté un rapprochement avec Mahmoud Dicko, mais l’initiative avait été rejetée par la nouvelle figure de l’opposition au pouvoir malien. La vérité, dans l’état actuel des choses, est que Mahmoud Dicko est presque intouchable.

Le 3 mars 2020, un procureur avait convoqué l’imam afin qu’il s’explique sur des propos tenus quelques jours plus tôt au cours d’une réunion publique où il avait exhorté les jeunes à sortir et à prendre leur destin en main. Des centaines de Maliens ont alors pris d’assaut le tribunal de grande instance de la Commune V de Bamako pour empêcher leur leader de répondre à la convocation. Souhaitant éviter des heurts, le gouvernement a fait annuler la convocation. Tiébilé Dramé, le ministre des Affaires étrangères, s’est même rendu en personne au domicile de Mahmoud Dicko pour clore l’incident.
Il y a quelques semaines, l’Imam avait demandé la démission du précédent Premier ministre, Soumeylou Boubèye Maïga, qui avait notamment mis fin au processus de dialogue avec les terroristes du nord du Mali. Il lui avait suffi d’un rassemblement organisé en avril 2019 pour être exaucé. Cette capacité de faire vaciller le pouvoir en place n’est pas nouvelle.

En 2009 déjà, Mahmoud Dicko avait fait plier le président Amadou Toumani Touré qui souhaitait mettre en place un code de la famille progressiste. Ce code accordait de nouveaux droits à la femme au Mali, notamment celui à la succession. « Que les femmes héritent comme les hommes est contraire à nos valeurs », s’était emporté l’imam qui a réussi à faire modifier 51 articles lors du second examen du texte au Parlement, afin de satisfaire ses exigences.

Ces dernières semaines, il a été visité par des responsables de l’ONU et de l’Union africaine pour essayer de lui faire renouer le dialogue avec le président IBK. Jusque-là, cette visite ne semble pas avoir d’incidences. Sûr de sa force, Mahmoud Dicko semble n’avoir rien à craindre de personne. Lui qui a réussi à obtenir d’AQMI une trêve durant le mois de mars. Etonnant quand on prend en compte le fait que l’imam persiste à nier toute ambition politique. Il semble pourtant devenu la figure politique la plus importante du pays.

Des minarets à l’arène politique

Politicien ou religieux, partisan de la charia ou pas ? Mahmoud Dicko cultive une perpétuelle dualité qui en fait une des personnalités les plus difficiles à saisir des arènes politiques africaines. Né en 1954 près de Tombouctou, dans une famille de lettrés musulmans, il fait ses études dans deux madrasas [écoles religieuses musulmanes] mauritaniennes avant de rejoindre l’université de Médine, en Arabie saoudite. Au sein du sanctuaire par excellence de l’enseignement de la doctrine wahhabite, il devient un intellectuel musulman accompli et un doctrinaire spécialiste de la langue arabe.

A son retour au Mali, dans les années 70, il est d’abord professeur d’arabe à l’école publique. Au début des années 80, il devient imam dans une mosquée du quartier de Badalabougou, à Bamako. C’est à partir de ce moment que sa notoriété va se construire petit à petit. Sa conception de l’Islam fortement teintée de wahhabisme séduit les musulmans conservateurs, nombreux au Mali, à tel point qu’il devient l’un des hommes religieux les plus respectés du pays.
En 2007, il devient le chef du Haut conseil islamique malien (HCI), l’organe sert d’interface entre les associations religieuses et les autorités. C’est fort de ce statut, qu’en 2009, il bloque la mise en place des mesures favorables aux femmes dans le nouveau code de la famille. Selon Gilles Holder, anthropologue français du Centre national de recherche scientifique (CNRS), cet épisode a fait de Mahmoud Dicko un leader et marqué son entrée sur la scène politique. Mais à cette époque, ce n’était pas forcément évident. Ça le deviendra au fil des années.

En 2011, à une année de l’élection présidentielle, il impose le secrétaire général du HCI à la tête de la Commission électorale nationale indépendante chargée d’organiser le scrutin. En 2012, lorsque les djihadistes prennent le contrôle du nord du pays, l’imam maintient le contact avec Iyad Ag Ghaly, le chef du groupe Ansar Eddine. Grâce à ce lien, Mahmoud Dicko permet d’organiser des convois humanitaires et tente de trouver une solution pacifique au conflit. C’est à ce moment qu’il fait savoir à l’opinion publique qu’il est pour la discussion avec les djihadistes. Il obtient dans la même période d’Amadou Haya Sanogo, meneur du coup d’Etat contre Amadou Toumani Touré, la création d’un ministère des Affaires religieuses dans le gouvernement de transition.

En 2013, son soutien au candidat Ibrahim Boubacar Keïta permettra sera décisif. Plus influent que par le passé, en février 2017, sa mise en garde suffit à dissuader Mamadou Konaté, le ministre de la Justice, de lancer un projet de loi criminalisant l’excision.

En fin d’année 2018, il lance des manifestations qui empêchent le Mali, en partenariat avec l’ambassade des Pays-Bas, de distribuer un manuel scolaire d’éducation sexuelle abordant la question de l’homosexualité. Malgré tout, jusque-là, il refuse d’être considéré comme un homme politique, même quand il crée le CMAS, après avoir quitté le HCI en avril 2019. Pourtant, s’il n’a aucune ambition politique et ne présente de candidat à aucun scrutin, son mouvement a tout d’un parti politique.

Un homme affichant une constante dualité

L’un des principaux problèmes avec Mahmoud Dicko est cette constante impression de dualité irradiée par le personnage.
Orateur accompli et intellectuel musulman de haut niveau, il n’a aucun mal à préserver dans ses prises de position son ambivalence. Le 25 novembre 2015, après l’attentat du Radisson Blu de Bamako, il déclare que « les terroristes ont été envoyés par Dieu pour punir la promotion de l’homosexualité, importée d’Occident », avant de se rattraper en déclarant que l’attentat est malgré tout un acte condamnable. Il ajoute que « l’être humain est sacré et que la religion musulmane ne dit à personne de tuer en son nom ».

D’autre part, alors qu’il affiche clairement un conservatisme très wahhabite, il est assez nuancé sur l’application de la charia au Mali. Il refuse le djihad et l’application des règles les plus violentes de la charia. « Je me bats pour ma religion, mais il serait prématuré d’appliquer la charia au Mali », confie-t-il avant de déclarer quand même : « Je suis musulman, je ne peux pas m’opposer à l’instauration d’une République islamique, mais je suis très bien dans ce pays laïc ».

Finalement, on a l’impression que son discours s’adapte à ses interlocuteurs. Plus conciliants, quand il doit convaincre l’opinion publique, ses propos se durcissent pour gagner les cercles djihadistes. Pour certains spécialistes, il cultive l’ambiguïté. Assez, pour que certains lui prêtent des calculs politiques. Là encore, Mahmoud Dicko assure n’être qu’un religieux épris de justice et désireux d’assurer le bonheur des Maliens.

En attendant d’y arriver, il a convoqué une nouvelle manifestation pour réclamer encore une fois la démission du président malien, ce vendredi 19 janvier. La vraie interrogation réside dans les choix qu’il ferait si jamais il obtenait ce qu’il désirait : le départ d’un homme dont il a favorisé l’accession au pouvoir.

Servan Ahougnon
Agence ECOFIN

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