Le rapport que les humains entretiennent avec le monde est souvent déterminé par leurs origines sociales. Les transfuges de classe en donnent une parfaite illustration. Entre refoulement du passé et affirmation d’une fidélité à leurs origines, leurs choix et leurs prises de position n’échappent jamais entièrement aux filets invisibles jetés par leur parcours et leurs conditions de vie. Denis Dambré le montre dans ce texte qui prend appui sur la vie et l’œuvre du sociologue Pierre Bourdieu.

Il est des gens qui oublient leur origine modeste une fois qu’ils ont gravi l’échelle sociale. Fiers de s’en être sortis, ils s’installent dans leur nouvelle situation, sans un regard sur leur passé, et considèrent qu’ils doivent tout à leurs seuls efforts. A charge à ceux qui n’ont pas suivi leur trajectoire de se battre à leur tour pour s’en sortir.
Ces transfuges de classe à la mémoire courte ont vite fait de rejoindre le camp de ceux que les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont appelé les « héritiers ». C’est-à-dire ceux qui doivent leur position sociale favorisée à leur naissance.
Car, bien que tous les humains naissent nus et fragiles dans un semblant d’égalité originelle, il ne fait pas de doute que le cercle de famille dans lequel l’enfant paraît, la localité dans laquelle il pousse son premier cri, le pays dans lequel il voit le jour et les conditions dans lesquelles il grandit jouent un rôle déterminant dans sa trajectoire sociale.
Les privilégiés de la société oublient souvent cela. Par inconscience ou par inaptitude à s’identifier aux plus fragiles pour les héritiers, par refoulement d’un passé jugé honteux pour un certain nombre de transfuges de classe. Ces deux catégories de personnes favorisées se convainquent, dans une « collusion dans l’illusion » (selon une formule de Pierre Bourdieu), qu’ils doivent leur situation à leur mérite personnel.
Dans leur ouvrage commun intitulé "Les héritiers : les étudiants et la culture", Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron appellent cela « l’idéologie charismatique ». Ils écrivent : « Les classes privilégiées trouvent dans l’idéologie que l’on pourrait appeler charismatique (puisqu’elle valorise la ‘’grâce’’ ou le ‘’don’’) une légitimation de leurs privilèges culturels qui sont ainsi transmués d’héritage social en grâce individuelle ou en mérite personnel. Ainsi masqué, le ‘’racisme de classe’’ peut s’afficher sans jamais s’apparaître. Cette alchimie réussit d’autant mieux que, loin de lui opposer une autre image de la réussite scolaire, les classes populaires reprennent à leur compte l’essentialisme des hautes classes et vivent leur désavantage comme destin personnel. »
Mais il arrive aussi que des transfuges de classe restent fidèles à leur origine sociale. Ils la portent alors dans le secret de leur être intime, y puisant l’énergie nécessaire pour avancer dans la vie et participer, à leur manière, à la construction d’un monde plus juste.
Nul n’incarne mieux cette fidélité du transfuge de classe que le sociologue Pierre Bourdieu lui-même. Dans Esquisse pour une auto-analyse, ouvrage réflexif dans lequel il analyse sa propre trajectoire, on découvre que celui dont la figure domine sans conteste la recherche sociologique française depuis la seconde moitié du XXe siècle est issu d’une famille modeste de la France profonde.
Son grand-père paternel était métayer, c’est-à-dire un ouvrier agricole sans propriété qui louait des terres cultivables à d’autres et partageait les fruits de son travail avec les propriétaires. Son père avait réussi vers l’âge de trente ans à s’extraire un peu des conditions de vie du grand-père en devenant facteur, puis facteur-receveur, dans un petit village reculé du Béarn, à la frontière entre la France et l’Espagne. Les conditions de vie de la famille n’en étaient pas moins rudimentaires. Pierre Bourdieu raconte au sujet de son père : « Logé avec sa famille dans un appartement de fonction dépourvu des éléments les plus rudimentaires du confort (on allait chercher l’eau, pendant longtemps, à la fontaine publique), il était astreint à des horaires harassants, du lundi matin au samedi soir et de six heures du matin, heure de passage de la voiture postale et de la levée du courrier, jusqu’au bouclage des comptes, souvent tard dans la soirée, surtout à l’occasion des bilans de fin de mois ; il faisait lui-même son jardin, achetait et sciait son bois, et le moindre achat […] était une véritable affaire, dont on parlait pendant des jours et des jours. »
L’expérience de cette vie modeste, sans fioritures, a fortement marqué le jeune Bourdieu qui souligne que son père lui a appris par l’exemple « à respecter les ‘’petits’’, parmi lesquels il se comptait ».


Sa mère, elle, était issue d’une grande famille paysanne, mais avait dû s’opposer avec détermination à ses propres parents pour se marier au père de Bourdieu, un fils de simple métayer sans terres ni fortune. L’opposition de ses beaux-parents à son mariage avec leur fille avait blessé l’amour-propre du père du sociologue qui nourrissait à l’égard des couches sociales privilégiées un sentiment de méfiance. Bourdieu écrit : « […] mon père n’évoquait jamais sans quelque fureur son expérience des différences sociales telles qu’elles s’affirmaient dans le microcosme villageois et il était toujours assez rétif et méfiant à l’égard des notables locaux ».
Pierre Bourdieu lui-même, de par ses origines paysannes, a subi sur les bancs de l’école, et jusqu’à l’Ecole normale supérieure où il s’était orienté en philosophie, les moqueries de ses camarades de classe issus de la bourgeoisie. Brillant élève aux capacités scolaires incontestées, il percevait confusément, à mesure qu’il avançait dans les études, l’élimination progressive des élèves issus de sa classe sociale d’origine et le développement d’un entre-soi bourgeois dans lequel lui, le Béarnais, apparaissait comme un intrus.
Dès lors, comment ne pas percevoir à travers l’orientation scientifique des recherches de Pierre Bourdieu l’affirmation de sa fidélité à ses origines ? Comment ne pas voir dans l’exhumation de la violence symbolique exercée sur les classes sociales défavorisées l’expression de son attachement à ces classes sociales qu’il connaît bien et dont il entend rester fier ?
Dans Esquisse pour une auto-analyse, il montre comment, après avoir franchi le cap de l’agrégation de philosophie, il s’est détourné de cette discipline, considérée alors comme la reine de toutes disciplines, pour s’engager dans des études sociologiques.
A l’époque (les années 1950), la philosophie française était dominée par la figure de Jean-Paul Sartre, philosophe existentialiste, « intellectuel total » et « incarnation exemplaire de l’aristocratisme professoral ». Or, bien que philosophe au départ, Bourdieu observait le « monde clos » des philosophes avec beaucoup de distance critique. Il estimait, comme l’écrivain allemand Karl Kraus, qu’une réflexivité critique sur le monde des intellectuels était indispensable. Car ces derniers s’autorisent à penser le monde sans jamais jeter un regard critique sur eux-mêmes. Bourdieu s’en explique : « Les effets de l’enfermement, redoublés par ceux de l’élection scolaire et de la cohabitation prolongée d’un groupe socialement très homogène, ne peuvent en effet que favoriser une distance sociale et mentale à l’égard du monde qui ne se voit jamais aussi bien, paradoxalement, que dans les tentatives, souvent pathétiques, pour rejoindre le monde réel, notamment à travers des engagements politiques (stalinisme, maoïsme, etc.) dont l’utopisme irresponsable et la radicalité irréaliste attestent qu’ils sont encore une manière paradoxale de dénier les réalités du monde social. »
Abandonner la philosophie pour la sociologie, discipline qui exige du chercheur qu’il aille sur le terrain à la rencontre de gens de toutes classes sociales et de toutes conditions de vie, était pour Bourdieu un retour – certes distancié ! – vers le monde réel et un rejet de l’intellectualisme de ses condisciples philosophes dont il récusait la naïveté et l’innocence « de grands adolescents bourgeois à qui tout a réussi ». Un passage de son Esquisse pour une auto-analyse est très éloquent à ce sujet :
« Mais il y avait aussi, dans l’excès même de mon engagement, une sorte de volonté quasi sacrificielle de répudier les grandeurs trompeuses de la philosophie. Depuis longtemps, sans doute orienté par mes dispositions originelles, je cherchais à m’arracher à ce qu’avait d’irréel, sinon d’illusoire, une bonne partie de ce que l’on associait alors à la philosophie ».
En somme, le rapport que les humains entretiennent avec le monde est souvent déterminé par leurs origines sociales. Les transfuges de classe, au nombre desquels compte le sociologue Pierre Bourdieu, en donnent une parfaite illustration. Entre refoulement du passé et affirmation d’une fidélité à leurs origines, leurs choix dans la vie et leurs prises de position n’échappent jamais entièrement aux filets invisibles jetés par leurs conditions de vie et leur parcours. Mais la liberté ne s’acquiert-elle pas par une prise de conscience de ces déterminismes ?

Denis Dambré, proviseur en France
Kaceto.net

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