Que s’est-il réellement passé le 27 octobre 1987 à Koudougou, douze jours après l’assassinat du président du Conseil national de la révolution (CNR), Thomas Sankara et douze de ses compagnons alors qu’ils étaient en pleine réunion ?
Le Bataillon d’intervention aéroporté (BIA), alors commandé par le lieutenant Boukari Kaboré dit le Lion est-il entré en rébellion contre le nouveau pouvoir dirigé par le capitaine Blaise Compaoré, obligeant ce dernier à envoyer des troupes le mater, lui et ses hommes et les réduire au silence ?
La question n’est pas nouvelle et malheureusement, les témoins de ce qui s’est passé ce jour-là sont non seulement de plus en plus rare, mais surtout, hésitent encore à parler tant le sujet dérange toujours au sein de la hiérarchie militaire.
A l’occasion du 33è anniversaire de ce qu’on a appelé "la boucherie de Koudougou", le Comité international du Mémorial Thomas Sankara a organisé une visite guidée sur les lieux et annoncé lors d’un point de presse qu’une action judiciaire allait bientôt être engagée contre les auteurs de ce qu’il considère comme "un crime contre l’humanité". Kaceto.net était du voyage.

Le Secrétaire général du Comité international Mémorial Thomas Sankara, Luc Damiba avait fait passer la consigne la veille : le départ est prévu le 27 octobre à 6 heures devant le Mémorial Thomas Sankara. Mais c’est finalement à 6h55 mn que le mini car mis à la disposition des journalistes et des militants du Comité démarre. A l’origine de ce gros retard, un fâcheux malentendu entre un des permanents du Mémorial et le conducteur du mini car. "Ce n’est pas révolutionnaire d’accuser un tel retard", tance, agacé Luc Damiba. Tout le monde a maintenant pris place à bord et le voyage peut commencer. A cette heure de la journée, la circulation est déjà dense dans les rues de Ouaga. Entre les élèves, les travailleurs et les débrouillards journaliers qui se disputent la route, il faut rester en permanence concentré pour éviter un accrochage qui est vite arrivé, l’incivisme et l’ignorance du code de la route de nombreux d’usagers n’arrangeant pas choses.


Il faut environ 2h 30 mn pour atteindre Koudougou en passant par Sabou, la voie directe étant en très mauvais état. Le conducteur immobilise enfin le véhicule dans une vaste cour ombragée. Les touristes d’un jour en descendent et en attendant l’arrivée du guide, prennent par petits groupes, le petit déjeuner.
L’attente commence à être longue quand Boukari Kaboré, dit le Lion, c’est de lui qu’il s’agit, fait son entrée dans la cour à bord d’une Mercedes qui affiche des milliers de km à son compteur. Habillé d’un ensemble rose saumon, il porte une abondante barbe blanche qui mange une bonne partie de son visage. A 70 ans, il dégage encore une puissance physique qui laisse penser que, selon un confrère, "du temps de sa splendeur, il fallait plus que du courage pour affronter un type pareil".
Le Lion n’a pas voyagé seul ; il s’est fait accompagné par un de ses 23 enfants, une fille 5 ans et il insiste pour qu’on mentionne que c’est "la dernière pour l’instant".
Lui n’est pas pour la limitation des naissances. "Tant qu’on peut, il faut faire des enfants. La providence pourvoira à leurs besoins" argumente t-il. Sourires polis de l’assistance.
Le soleil tape déjà très fort et le mercure affiche 35°. Direction le Bataillon d’infanterie aéroporté (BIA), du moins ce qui en reste, situé dans le secteur 1 de la commune de Koudougou. Une imposante vieille bâtisse trône au milieu ce qui ressemble bien à un domaine, vaste de plusieurs hectares en plein centre-ville.
C’est la résidence privée du premier président de la Haute-Volta indépendante, Maurice Yaméogo. A l’avènement de la Révolution démocratique et populaire le 4 août 1983, elle a été vandalisée avant d’être confisquée par l’Etat pour y installer une base militaire : le bataillon d’infanterie aéroporté .
Fort d’environ 500 hommes commandé par un robuste lieutenant, Boukari Kaboré, alias le Lion, le BIA avait reçu la mission, comme le Centre d’entrainement de Pô, d’assurer la sécurité de la capitale, siège du CNR.


Le Lion se rappelle encore comme si c’était hier, l’ambiance qui régnait dans ce camp et la sérénité qu’affichaient les 500 hommes, tous des "guerriers qui n’avaient peur de rien". Il raconte dans les détails les opérations que ses hommes ont conduites lors de la fameuse guerre de Noël entre le Mali et le Burkina. Il sourit lorsqu’un confrère lui dit que les Maliens revendiquent la victoire de cette guerre des pauvres comme on l’avait qualifiée, déclenchée le 25 décembre 1985 et qui aura duré 5 jours.
Boukari Kaboré était un proche de feu Thomas Sankara, tout comme d’ailleurs Elysée Sanogo et Vincent Sigué, tous deux assassinés dans la foulée de coup d’Etat sanglant d’octobre 1987.
Ce sont les hommes du Lion qui lui apprennent la nouvelle de ce qui s’est passé à Ouaga, un coup d’Etat qui a renversé Thomas Sankara, mais on n’en sait pas plus. Le leader de la révolution est-il mort ou est-il encore vivant ? Personne n’a la réponse à cette question. Mais ce qu’on sait suffit à mettre les para-commandos sur les nerfs. Ils sont même prêts à descendre sur Ouagadougou. Boukari Kaboré parvient à les calmer et va aux nouvelles. "Il faut qu’on sache ce qui s’est passé avant d’envisager de faire quoi que ce soit", leur dit-il. Il appelle au standard du CNR, mais personne ne décroche. Il insiste, en vain. Il confie alors la tâche à sa secrétaire : "Tu n’arrêtes pas de sonner et si ça décroche, tu m’appelles" lui dit-il.
Puis il va s’entretenir avec ses hommes. Vers 19 heures, la secrétaire l’appelle. Au bout de a ligne, c’est le commandant Jean-Baptiste Lingani. Voici la conversation rapportée par le Lion
Lingani, ça va Bill ?
Le Lion : non ça ne va pas. Où est Thomas ? Silence. Où est Henri ?
Lingani : il est là !
Le Lion : où est Blaise ?
Lingani : Il est là
Le lion : Où est Thomas ? Silence. Où est Thomas ?
Lingani : Je te passe Blaise
Le Lion : où est Thomas ?
Blaise Compaoré : Thomas est mort
Le Lion tape du point sur a table. Comment mort ? hurle t-il ?
Blaise Compaoré : attends, je vais t’expliquer. Je ne voulais pas le tuer ; j’ai envoyé l’arrêter et ça dégénéré ; j’ai perdu des hommes ; lui aussi a perdu des hommes et il est resté dedans.
Le Lion : comment tu voulais arrêter Thomas ? C’est toi le chef ? C’est Thomas qui peut nous arrêter parce que c’est lui notre chef.
Puis il raccroche et va rassembler ses hommes pour leur apporter la mauvaise nouvelle. Stupeur dans les rangs. Passé l’émotion le temps de quelques minutes, la colère s’empare des parachutistes, en tenue de combat, prêts à brûler Ouaga.
Il faut user de la psychologie pour les convaincre de renoncer à leur projet. "Déposez les armes", leur intime l’ordre le Lion. "Ca ne sert plus de descendre sur Ouaga car nous allons tuer des innocents en plus de Thomas qui est déjà mort", argumente t-il.

Le lendemain, il rencontre les vieux de Koudougou à l’hôtel de ville et leur dit clairement que le BIA ne fera rien pour venger le président du CNR. Le patron du BIA ordonne même aux militaires de rentrer chez eux et d’attendre les instructions.
Voilà comment les hommes du BIA ont vécu la tragédie du 15 octobre 1987 ; du moins selon Boukari Kaboré. Il est catégorique : il n’a jamais eu l’intention de descendre sur Ouaga pour combattre les nouveaux hommes forts comme le dit la version couramment admise. "Ce qui s’est passé, c’est que des journalistes sont venus ici à Koudougou me rencontrer et une dame m’a posée la question suivante : "Si on vous attaque, que feriez-vous ?". "Là je combattrai jusqu’à ma dernière cartouche", répond le Lion. Il accuse la consœur d’avoir couper sa réponse qui devient belliqueuse : "Je me battrai jusqu’à ma dernière cartouche". D’après lui, c’est ce bout de phrase qui a servi de prétexte à Blaise Compaoré pour envoyer des hommes commettre l’indicible.
Trente-trois ans après ces événements, le Lion en parle encore avec émotion. "Le 27 octobre 1987, il n’y a pas eu de combats entre mes hommes et les hommes de Blaise. Ils sont venus tôt le matin encercler la ville de Koudougou et se sont mis à tirer. Ce jour-là, c’est un civil qui était allé prendre son tchapalo avant d’aller au champs qui a été touché mortellement. C’est tout".
Mais comment les 11 militaires du BIA sont-ils morts ? Voici la réponse du Lion :
"Les hommes venus de Ouaga sont allés chercher les gens un à un et les ont tués avant d’aller jeter leur cadavre à Latou, à la sortie ouest de Koudougou. Sans sépulture. C’est quand ça commencé à sentir mauvais, que les populations s’en plaignent, qu’un agent de la mairie a ramassé de la terre dans un camion benne et est allé déposer sur les corps". Pour lui, c’est l’œuvre de Gaspard Somé et Gilbert Diendéré, le dernier s’étant rendu dans le camp le matin avant le début des bombardements.
Ainsi donc, c’est froidement que le lieutenant Daniel Kéré, le lieutenant Elisée Sanogo, le sous-lieutenant Bertoa Ki, le sous- lieutenant Jonas Sanon, l’élève officier Abdouramane Sakandé, l’élève officier Timothée Oubda ont été passés par les armes. Au total, onze (11) personnes dont des civiles ont été tuées à Koudougou, sans qu’elles aient tenté de résister. Puis les tueurs ont poursuivi leur sale besogne à Bobo où ils ont trucidé six (6) éléments du SITAP, réputés proches du Lion.
Selon le Lion du Boulkiemdé, Blaise Compaoré et ses hommes avaient deux plans pour neutraliser Sankara. "Le plan A, c’était de tuer Vincent Sigué, Elysée Sanogo et moi-même et ensuite arrêter Thomas". Ce plan aurait foiré. Le plan B a donc été activé : "Tuer Thomas, puis dans la foulée, tuer Vincent Sigué et Elysée Sanongo. Ce plan a réussi, sauf qu’ils n’ont pas pu me tuer".

Le Lion est formel : "Le 27 octobre, il n’y a pas eu de combats ici ; j’avais dit à mes hommes de déposer les armes et de rentrer chez eux. Ce qui ce qui s’est passé, c’est après le 27 octobre. On a tué mes éléments, froidement, méchamment et gratuitement".

Pour le Comité international Mémorial Thomas Sankara, les faits tels que rapportés par le Lion sont suffisamment graves qu’il compte engager une procédure judiciaire devant le tribunal militaire pour que la lumière soit faite sur ce qui s’est réellement passé à Koudougou. L’information a été donnée aux journalistes lors d’un point presse par Luc Damiba, Secrétaire général du Comité international Mémorial Thomas Sankara, qui avait à ses côtés Frigit Konaté, Consul honoraire du Burkina à Madrid, venue "pleurer" Jonas Sanon.

Joachim Vokouma
Kaceto.net