Au moment où la planète jeunesse converge à Montpellier pour le nouveau sommet France-Afrique, comment ne pas forcer la main du démographe spécialisé sur les politiques d’insertion et d’emploi des jeunes dans l’espace francophone, Monsieur Abdoul Echraf Ouédraogo qui à date est peut-être celui qui a à son actif les études et les analyses les plus sérieuses sur l’état de situation de la jeunesse francophone et Africaine ? On peut entres autres citer à son actif des rapports de référence comme le Portrait statistique des jeunes dans les pays francophones publiés en 2014, mis à jour, en 2016 et en 2018 qui a servi de boussole aux interventions de la francophonie en matière de jeunesse ; le Bilan de la mise en œuvre du Programme d’Action mondial jeunesse dans les pays d’Afrique présenté en mai 2015 à New-York lors des célébrations du 20ème anniversaire du Programme d’Action mondiale jeunesse. On peut aussi reculer plus loin en 2011 pour se rappeler que la première messe impliquant la société civile et la jeunesse francophone fut organisée pour la première fois lors du Forum mondial de la langue française à Québec dont il avait la charge la coordination des activités académiques et scientifiques. Après le forum, il co-dirigera d’ailleurs un des ouvrages qui à ce jour est encore un des legs les plus consistant de la francophonie académique sur un certain nombre des sujet touchant l’économie, la culture, la diversité linguistique, les transformations numériques.

Vous êtes en France, au même moment où se tient le sommet Afrique-France consacré cette année à la jeunesse, est-ce un hasard ou vous êtes là pour le sommet ?

Non un pur hasard. Aucun lien ni de près, ni de loin avec cet évènement, ni ces organisateurs. Je salue tout de même son organisation. Tout ce qui permet de mobiliser ou de rapprocher les jeunesses du monde doit être encouragé et ce, peu importe les résultats atteints ou non.

Avant de revenir sur cet événement, pourriez-vous nous édifier un peu sur la situation réelle des jeunes francophones et de l’Afrique, les enjeux, ce que disent les chiffres au niveau du chômage, de l’accès aux services d’éducation, du numérique, leurs aspirations, etc.

Notre dernier rapport sur le portrait statistique date de 2018 mais les données n’ont pas beaucoup changé. Du point de vue démographique, les jeunes de moins de 35 ans représentent un poids important dans la structure démographique de la plupart des pays francophones et africains. En gros autour de 60 % (environ 775 millions) de la population des 84 États et Gouvernements réunis autour de la Francophonie mais un poids encore plus important lorsqu’on scrute la structure de pays d’Afrique comme le Sénégal, le Burkina, le Mali, le Niger où cette proportion s’élève de 75 à 80 % de la population.

Comme on parle beaucoup du dividende démographique, est-ce une bonne chose que les jeunes soient si importants dans la structure démographique ?

Évidemment, beaucoup de pays développés rêveraient d’une structure démographique aussi jeune. Dans l’absolu, elle signifie que le nombre de travailleurs, le nombre de payeurs de taxes, le nombre de contributeurs aux cotisations de retraite est plus important que le nombre de retraités, d’assistés. Mais la réalité est tout autre, lorsqu’il n’y a pas des politiques d’éducation, et d’emploi qui répondent aux demandes de cette force démographique. Dans la plupart des pays d’Afrique pour ne pas dire la totalité, ce poids des jeunes représente finalement un fardeau démographique et à des égards une bombe plutôt qu’un réel dividende.

On pointe beaucoup le chômage des jeunes en Afrique. Or, je suis ici en France depuis plusieurs jours et je constate que les jeunes français et européens se plaignent également du chômage, l’Afrique n’est donc pas le seul continent concerné par le chômage des jeunes ?

Il y a effectivement plusieurs cas où les pays du Nord et ceux du Sud logent à la même enseigne sur cette problématique du chômage et de l’insertion des jeunes, en général. Il reste cependant que ces chiffres doivent être interprétés avec prudence. Dans le cas de plusieurs pays africains, il y a souvent une sous-estimation due à la limite des capacités de collecte des données des pays ainsi qu’aux structures économiques et sociales qui font que plusieurs situations de non emploi ne sont pas déclarées comme du chômage. Toujours est-il que partout le chômage touche entre le cinquième et le quart des jeunes.

Quel est le portrait d’ensemble des jeunes face au chômage dans les différentes régions incluant les pays francophones développés ?

Nos séries de portraits publiés en 2014, 2016, 2018 montraient que dans la plupart des pays, les jeunes sont 2 à 6 fois plus exposés au chômage que les adultes, ceci lorsqu’on compare les ratios du taux de chômage chez les jeunes par rapport à celui des adultes. Par exemple, au Mali (5,3 fois), en Égypte (4,5 fois), en Belgique (3 fois), au Maroc et en Tunisie (3 fois), en France (2,8 fois), au Canada (2 fois), au Sénégal (1,8 fois). Les jeunes sont aussi sur-représentés dans la population totale au chômage dans la plupart des pays même s’ils sont souvent les plus diplômés. Ils représentent tout près de la moitié de la population totale au chômage dans des pays comme Madagascar, le Niger, le Burundi, le Bénin, le tiers ou le quart des chômeurs dans les pays dit développés. Ces indicateurs (ration des jeunes au chômage, poids des jeunes parmi la population totale au chômage) révèlent encore plus la situation difficile des jeunes sur le marché bien plus que le taux de chômage, puisqu’ils minimisent les erreurs liées à la sous-estimation du chômage des jeunes dans certains pays.

Le plus surprenant dans vos analyses, c’est qu’au niveau du numérique, on croyait pourtant que la jeunesse africaine a un large accès aux nouvelles technologies avec les portables, les tablettes numériques, etc. Ce ne serait pas le cas dans vos séries de portraits démographiques ?

Malheureusement dans ce type d’analyse, on ne s’intéresse qu’aux indicateurs les plus signifiants et pas forcément aux plus apparents. Or, comme disait l’autre, la science serait sans objet si l’apparence des choses devait correspondre à leurs réalités profondes. Le développement des plateformes mobiles (cellulaires, tablettes numériques, etc.) n’est qu’une façade qui risque malheureusement de nous distraire par rapport à la fracture numérique qui est encore béante entre le Nord et le Sud. On peut bien magnifier les cybercafés bondés et l’image des chauffeurs de charrette tenant un bâton d’une main et un cellulaire de l’autre. Mais la réalité est que l’ordinateur et Internet sont encore très peu présents dans les foyers d’Afrique. Dans près de la moitié des pays pour lesquels une série de données étaient disponibles (5 pays sur 11), moins de 5 % des foyers possédaient un ordinateur à la maison. Pour être précis, c’est par exemple moins de 2 % des foyers qui disposaient d’un ordinateur au foyer au Cameroun et au Niger. La situation n’est pas mieux, si l’on considère la disponibilité d’un réseau Internet de qualité à la maison. Il y a encore beaucoup de travail à faire pour l’accessibilité et la domestication du numérique au profit des jeunes en Afrique. Le numérique ce n’est pas que pour suivre des matchs de foot ou des vidéos de youtube, c’est d’abord pour les opportunités de formation, d’affaires, de mobilité, etc. L’essentiel des activités humaines se passent par ce canal et l’on est à la fois analphabète et handicapé si on n’ya pas ou peu accès.

Il reste quand même que le numérique est aujourd’hui plus développé en Afrique qu’il y a une vingtaine d’années ?

Oui c’est sans conteste vrai mais il faut comparer la jeunesse africaine par rapport à son époque et non par rapport à ses arrière-grands-parents. Les données les plus récentes de l’Union internationale des télécommunications comme les enquêtes d’Afrobaromètre montrent qu’il y a encore beaucoup de travail à faire pour démocratiser le numérique chez les jeunes dans les pays dits sous-développés. À mon avis, c’est un chantier sur lequel chacun des pays devrait se pencher, en le priorisant autant que le reste des infrastructures de base à mettre en place.

Nous allons mettre les liens internet vos rapports pour nos abonnés qui veulent avoir une idée exacte de la situation de la jeunesse, nous souhaiterions aborder avec vous les enjeux politiques et internationaux soulevés par cette jeunesse, à l’image de ce sommet organisé par la France à Montpellier. Pensez-vous que ces rencontres aboutiront à quelque chose, vous qui avez assisté à plusieurs messes de ce type ?
Je ne suis pas dans le secret des Dieux, ni même aux faites des objectifs poursuivis mais je pense que c’est une bonne initiative de mobiliser des jeunes. Déjà pour plusieurs, ce sera la première expérience de voyage à l’international dans des temps où les murs se dressent partout. Les jeunes vont aussi pouvoir réseauter avec ceux d’autres pays et parfois avec des jeunes de pays voisins mais qu’ils n’auraient pas eu la chance de côtoyer autrement. Certains vont à coup sûr identifier ou consolider des opportunités d’affaires, de formation, de partenariat, etc. Au forum mondial organisé à Québec en 2012, la jeunesse et la société civile ont fait des propositions qui sortaient vraiment de l’ordinaire et sentiers battus. Paradoxalement, le résultat le plus signifiant n’est pas venu du suivi ou de la mise en œuvre des propositions émanant de ce Forum qui ont été d’ailleurs vite jeté aux oubliettes mais plutôt de ce que cette expérience a représenté de signifiant dans le parcours professionnel des centaines de jeunes qui étaient de ce forum.

Donc vous pensez que les propositions qui vont émaner de ce Sommet Afrique-France seront aussi jetées aux oubliettes ?

Non pas forcément. Je dis juste que même si on ne peut garantir déjà le succès de la mise en œuvre de ce qui émergera de ce sommet, sa tenue en soi est positive et sera signifiante dans le parcours des jeunes qui y seront. Pour le suivi du sommet, ce n’est pas tant la bonne fois des organisateurs qui me fait douter mais j’ai compris depuis que les qualités requises pour consulter les jeunes, pour organiser avec succès une rencontre avec les jeunes, pour animer des ateliers, ces qualités sont complètement différentes de celles requises pour opérationnaliser les idées et propositions qui auront. D’habitude très peu d’acteurs ayant organisé avec brio un show comprennent que c’est le moment de se ranger et de passer complètement la balle à d’autres. Et puis, il y a le quotidien qui reprend le dessus, les urgences qui se bousculent. C’est difficile de garder le cap lorsque le sort de la jeunesse n’est pas pour nous de l’ordre de la croyance.

Paradoxalement, dans les prises de parole un sentiment anti-français a été exprimé par beaucoup de jeunes qui ont pris la parole et ce sentiment est en montée vertigineuse chez la jeunesse de plusieurs capitales africaines. Les jeunes ont-ils raison de pointer du doigt la France dans ce qui leur arrive ?


Non je ne crois pas que la France ou un pays tiers soit responsable du taux de chômage des jeunes dans nos pays, ou par exemple de leurs difficultés à accéder chez eux à des formations de qualité ou à un réseau Internet fiable. Et heureusement d’ailleurs ! si nos malheurs étaient causés par les autres, cela veut dire que notre bonheur et la solution à nos problèmes n’est pas entre nos mains. Je crois que la jeunesse africaine vit une situation difficile de chômage et de marginalisation à un moment où tout coûte de plus en plus cher. Le prix des tous les produits a doublé (le pain, le loyer, le riz, le transport, etc.). Les liens sociaux et familiaux ne sont plus ce qu’ils étaient pour que chacun quelque soit sa situation puisse compter en ville sur un aîné qui a réussi, au moins pour se loger, se vêtir, se transporter, etc. La tentation de bouc émissaire devient alors facile même parmi les jeunes les plus lucides.

Mais il y a tout de même une urgence de sortir des liens coloniaux qui est légitimement exprimée par les jeunes, y compris ceux qui ont répondu au sommet de Montpellier ?

Evidemment que c’est légitime et même fondamental de sortir de ce lien mais ce n’est pas en continuant à en parler à l’infini, ce n’est pas en continuant à considérer le passé colonial comme le prisme unique de lecture de la réalité africaine que l’on va en sortir. Au contraire, il faut dépasser ce lien et cette histoire, en passant à l’action, en posant des actions au niveau de nos villages et communautés, de nos régions, de nos pays ; des actions qui favorisent notre autonomie sur le plan financier, économique, culturel, politique. On retrouvera ainsi notre dignité, notre indépendance, une relation apaisée avec l’histoire pour tendre la main à la France et aux autres pays sans complexe, ni querelles. Je crois que dans l’histoire qui se déroule sous nos yeux, Paul Kagamé nous a donné à tous un exemple à suivre et avant lui, Mandela et tant d’autres héros africains qui se sont battus pour la dignité de leur pays sans mettre leur malheur sur le dos des autres.

Les jeunes semblent exprimer un ras-le-bol et même certains États aujourd’hui comme le Mali, la Centrafrique semblent se tourner vers d’autres puissances, tandis que des mouvements de jeunes au Mali, au Sénégal et ailleurs visent à faire dégager la France. Comment interpréter ce saut d’humeur de la jeunesse africaine et francophone, surtout ?

Les mouvements sociaux ont par essence besoin d’un bouc émissaire et parfois de plusieurs. La France en est un. Les jeunes pointent aussi les dirigeants de leur pays respectifs, ainsi que l’ordre international, le capitalisme, etc. Dans une certaine mesure, il faut faire le dos rond et attendre que le train finisse de passer.
Par ailleurs, je crois que nos pays ont besoin de mettre en place des politiques efficientes de lutte contre le chômage, des infrastructures de formation et d’éducation à la hauteur, de mettre en place des politiques facilitant l’accès des jeunes aux ressources et aux services de base. C’est possible et simple, si cela devenait une priorité d’action et pas seulement une stratégie de relations publiques. De telles mesures réduiraient le cynisme des jeunes, leur désarroi et tous les sentiments anti ceci et anti cela, y compris ceux anti-français.

Que peut faire la France à son tour pour aider la jeunesse africaine ou pour éviter la propagation de ce sentiment anti-français chez la jeunesse africaine ?

Beaucoup de choses : elle peut faciliter l’accès aux formations et aux métiers, en France mais surtout en Afrique. L’Afrique est une grande armée de généraux sans soldats, ni fantassins. L’on y a beaucoup de grands ingénieurs, de docteurs mais peu ou pas de techniciens, de plombiers, d’arboriculteurs, d’apiculteurs, de conducteurs d’engins, de techniciens du son et de l’image, etc. La France ne peut pas accompagner tous les pays mais dans les pays où les conditions s’y prêtent, des partenariats décentralisés dans des secteurs comme la formation, les métiers, la santé peuvent aider à donner le coup de pouce nécessaire pour basculer vers le décollage. Je crois que si dans chaque région, nous avions un ou deux pays ayant réussi de basculer vers le décollage économique, l’histoire prendrait une autre cadence. Le drame aujourd’hui, c’est que nous n’avons pas de pays qui ont réussi à remporter cette bataille contre le sous-développement.

Le sentiment anti-français est aussi en partie la résultante d’un jeu sous-terrain que mène contre elle d’autres pays à la conquête de l’Afrique. Je n’aime pas ce sentiment car il implique une manipulation de la jeunesse africaine qui se trouve à mettre en scène une idéologie et un activisme anti-français dont elle n’a pas conscience des tenants et aboutissants. Disons-le franchement, la substitution d’une colonisation (si on peut encore parler de colonisation) par une autre, ce n’est pas brillant. Ceci dit, il appartient à la France de trouver le moyen le plus approprié pour faire face aux propagandes antifrançaises savamment distillées par de acteurs qui cherchent à lui disputer le marché africain.

Vous pensez donc que le sentiment antifrançais n’est pas légitime ?

Vous m’avez interrogé à titre de démographe et rien dans les statistiques que je consulte ne me permet de défendre ou d’accuser la France du point de vue des interprétations qu’il est possible de faire de ces données. Cependant, comme jeune et africain, je crois que je peux m’autoriser à me positionner sur ce que la jeunesse africaine doit prioriser. L’histoire coloniale ne doit plus être notre leitmotiv et la meilleure façon de se dépasser ce passé est de se projeter dans l’action et dans l’avenir de manière apaisée, positive et sans querelles. Quel que soit notre passé avec des pays comme la France, l’Angleterre, la Belgique, les États-Unis, il s’agit aussi de pays où nous-mêmes et nos aînés on s’est formés, on a vécu des expériences, des pays où nous envoyons de temps à autre nos chers parents, nos oncles se faire soigner, se traiter pour telle ou telle maladie pour laquelle nous sommes impuissants, etc. Des pays où même parfois, certains d’entre nous avons trouvé une forme de liberté qui nous était déniée dans nos pays d’origine. Tout cela vaut d’être mis dans la balance pour passer à des relations sans complexe mais apaisées.

Vous qui avez participé au premier forum mondial organisé pour la société civile francophone à Québec en 2012, ensuite au forum de la diaspora en Mauritanie en 2013, quels sont les défis que les organisateurs de ce sommet désormais centré sur la jeunesse doivent surveiller ?

En fait, mes conseils vont aux pays eux-mêmes qui détiennent la clé et l’avenir de leur jeunesse entre leurs mains. L’enjeu pour les pays et les bonnes volontés qui peuvent les accompagner dont la France mais pas que, c’est de faire face à ce défi concret en matière de formation, d’emploi, d’accès aux opportunités, à la mobilité. Dans le rapport que j’ai présenté en mai 2015 à New-York à l’occasion du 20ème anniversaire du Programme d’Action mondiale jeunesse, je montrais l’exemple de quelques pays comme l’Allemagne, l’Autriche qui ont su prendre à bras le corps cette question du chômage des jeunes et à l’endiguer relativement bien. L’insécurité et le désœuvrement que crée le chômage rend les jeunes du Sud comme ceux du Nord vulnérables à des idéologies qui leur font miroiter un semblant de dignité, une utilité sociale ou carrément une revanche sur une société et des gouvernants qui les ont laissés à la marge. Il faut donc être capable de mettre en place des politiques pragmatiques permettant l’insertion des jeunes pour que le choix de s’engager dans la vie citoyenne soit le plus attrayant à faire pour eux et beaucoup de pays malheureusement ne savent pas encore par où commencer. J’ai aussi envie de dire à tous les entrepreneurs du monde, à tous les donneurs d’ouvrage, lorsque vous voyez des jeunes prendre le bateau et accepter de courir le risque une fois sur deux de mourir dans la mer pour un hypothétique emploi s’ils arrivent à tromper le sort, vous devriez penser à délocaliser une partie de vos activités qui peuvent l’être vers ce type de bassin de main-d’œuvre car vous êtes sûrs d’avoir là des travailleurs loyaux et prêts à tout pour garder leur emploi.

Justement, il faut faire de ces jeunes des entrepreneurs pour créer leurs propres emplois au lieu d’appeler des entreprises mais comment promouvoir l’entrepreneuriat chez les jeunes , une idée à la mode ?

J’ai toujours été sceptique à l’égard des nouvelles modes, y compris celle de l’entrepreneuriat et ce même lorsque j’étais à l’OIF comme spécialiste des Politiques publiques de jeunesse. Nous faisons face à un chômage de masse. Lorsque vous avez dans un pays des centaines de milliers de jeunes qui cherchent du travail, qui ont besoin d’un revenu pour faire face au quotidien, l’idée de les transformer en entrepreneurs en un temps, trois mouvements, relève complétement de la légèreté même si elle est à la mode. Mettre autant de ressources pour transformer de simples individus en entrepreneurs est une forme de gaspillage lorsqu’on sait le temps requis pour démarrer une entreprise, l’asseoir jusqu’à ce qu’elle devienne un employeur d’impact. Il faut créer des conditions économiques favorables à ce que les entreprises qui existent sur place et celles qui sont ailleurs trouvent avantagent à investir davantage dans le pays, former les jeunes dans des créneaux répondant aux besoins des entreprises, imaginer des formations de reconversion, des formations d’appoint ou sur le tas pour ceux qui ont déjà une formation initiale, etc. Nous faisons face à du chômage de masse et ce n’est pas en donnant à chaque jeune quelques billets de banque pour devenir entrepreneur d’un jour qui va nous permettre de faire face à cette urgence de masse.

Ensuite, lorsqu’on regarde les dynamiques d’innovation, on se rend vite compte que l’entrepreneuriat ne se décrète pas. Le mieux qu’on puisse faire, c’est de créer les conditions favorables en termes d’arrimage entre toutes les institutions jalonnant la chaine de démarrage, d’expansion, de maturation. Ces conditions vont faciliter l’éclosion des entrepreneurs, augmenter les chances de succès de ceux qui ont la fibre entrepreneuriale, etc.

Vous avez longtemps agi vous-même comme expert et comme spécialiste des politiques publiques de jeunesse pour la Francophonie et d’autres organisations, donc pendant tout ce temps vous n’y croyiez pas vous-même à l’entrepreneuriat. Que peut faire la Francophonie pour aider par exemple des initiatives comme celles de ce sommet Afrique-France à Montpellier ?

Non attention, je n’ai pas dit que je ne croyais pas à l’entrepreneuriat. Moi-même j’accompagne personnellement des jeunes entrepreneurs dans le domaine agricole. Mais nous sommes partis de nos fonds propres pour immobiliser des terres, tranquillement aménager en fonction de maigres gains réalisés des campagnes agricoles menées. Cela fait six ans qu’on tombe et on se relève mais on y croit et on commence à voir la lumière au bout du tunnel. Vous voyez, c’est une bonne chose mais ce n’est pas ce qui permettra de faire face au chômage de masse auquel les États doivent répondre. Il faut créer des conditions générales favorables aux investissements, favorables à l’économie, à la croissance, construire des routes, des écoles, des égouts et employer des jeunes, moderniser et rajeunir les administrations, recruter des infirmières, des enseignants, donner envie aux entreprises établies de venir investir dans nos pays, de délocaliser leurs activités chez nous en raison de tel avantage comparatif, etc. C’est comme cela qu’on peut créer les conditions économiques et l’emploi permettant de faire face au chômage de masse. C’est aussi cet environnement économique qui va permettre aux jeunes de se lancer en entrepreneuriat pour répondre aux besoins des entreprises établies en service, en technologie, etc.

Pour le reste, je ne peux pas parler au nom de la Francophonie. J’ai quitté ce bateau en 2018 en toute âme et conscience car l’organisation ne me semblait pas alors engagée sur la bonne voie relativement à cette question de la jeunesse. Aujourd’hui l’organisation semble avoir une secrétaire générale et un administrateur tous deux très proactifs et dévoués sur l’ensemble de ces questions. C’est tout ce que les États membres pouvaient souhaiter.

Financial Afrik