Le procès tant attendu des assassins présumés du président du Conseil national de la révolution (CNR) Thomas Sankara s’est ouvert hier matin 11 octobre devant le tribunal militaire délocalisé pour la circonstance, dans les locaux de la salle des banquets de Ouaga2000.
Sur quatorze (14) mis en cause, 12 sont présents, dont le Général Gilbert Diendéré.

C’est parti pour le procès des présumés assassins du leader de la Révolution démocratique et populaire (RDP), Thomas Sankara et douze de ses camarades, tous tués le 15 octobre 1987 alors qu’ils étaient en séance de travail.
C’est la salle des banquets de Ouaga 2000 qui accueille ces assises longtemps attendues aussi bien par les familles des victimes que par les défenseurs des droits de l’homme burkinabè et internationaux. Signe que ce procès est d’un genre particulier, la salle des banquets ressemble à un bunker hyper sécurisé sur un périmètre assez large. Il faut montrer patte blanche pour pouvoir accéder aux lieux. Aux environs de 8 heures, le public commence à arriver par petits groupes, notamment les familles des victimes, les témoins, les journalistes ou les curieux qui n’entendent pour rien se laisser conter l’événement. Il faut d’abord présenter le document qui vous donne accès au tribunal, en l’occurrence le badge et se soumettre aux vérifications de la police.
Arrive Mariam Sankara, la veuve du président assassiné, accompagnée par les membres de la famille, élégamment habillée en un ensemble Faso Dan Fani bleu-noir.
Elle avait annoncé qu’elle sera là, à l’ouverture du procès et espère connaitre la vérité sur ce qui s’est passé et pourquoi des individus l’ont privée de son mari, Thomas, père de ses deux enfants, Philippe et Auguste. Depuis ce sanglant après-midi du 15 octobre 1987, elle endure une souffrance morale et psychologique que le procès pourrait peut-être apaiser.


Devant et autour de la porte d’entrée de la salle des banquets, les services de sécurité sont omniprésents. On rappelle aux journalistes les consignes qui leur avaient été communiquées quelques jours plus tôt : ils auront juste une dizaine de minutes pour les prises de vues avant le début de l’audience, puis ils devront ranger leurs appareils sous une tente dressée pour l’occasion. "On aura droit qu’au carnet de note et au stylo comme outils de travail ; ça va être difficile pour nous parce qu’on n’a pas été formés pour prendre des notes", confie une jeune consœur.
La salle des banquets se remplit progressivement. Les accusés, 12 au total sur 14 sont là. Les familles des victimes aussi, leurs amis et soutiens.
On attend plus que l’entrée de la cour. A 9h 13 mn, la cour fait son entrée. Roulement de tambours et honneurs militaires. Le président du tribunal Urbain Medah demande au procureur militaire de faire lecture de l’ordonnance de délocalisation du tribunal militaire de première instance dans la salle des banquets, retenue pour les commodités qu’elle offre vu l’envergure du procès.
Hier, l’essentiel de l’audience été consacré à la constitution de la juridiction, conformément au code de justice militaire.
Suite à la lecture de cette ordonnance, le président du Tribunal passe à l’appel des 14 accusés. Deux manquent à l’appel : Blaise Compaoré et Hyacinthe Kafando. Les douze autres sont répondent à présents à l’appel de leur nom, dont le général de brigade Gilbert Diendéré.

La difficile mise en place de la juridiction

Suivant les dispositions du Code de justice militaire, le président du tribunal est entouré de trois juges militaires assesseurs titulaires et de trois juges militaires suppléants. Selon ce code, les juges militaires devront avoir un grade supérieur au grade des accusés, ou du moins être le plus ancien dans le même grade. Autrement dit, ils doivent avoir le grade de Général de brigade comme celui du mis en cause, Gilbert Diendéré. Le Général de brigade Brice Bayala est donc appelé à la barre, mais il esquive le choix du tribunal, expliquant qu’il avait une santé précaire qui ne lui permet pas d’être assidu aux travaux du tribunal. Il est excusé. Le deuxième Général Nazingouba Ouédraogo est ensuite appelé. Lui aussi s’excuse de ne pouvoir honorer la demande du tribunal. Ses excuses ? Il entretient des liens d’amitié et de fraternité entretenus depuis longtemps avec l’essentiel des accusés. Il estime de ce fait qu’il pourrait honorer cette charge en toute objectivité. Le président du tribunal ne désespère pas de le faire changer d’avis. Il argumente." Il ne s’agit pas de juger des amis, mais d’examiner une situation sur des faits. Moi-même qui préside le tribunal, j’ai des amis, mais ce qu’on demande, c’est de considérer les faits reprochés aux mis en cause", dit-il en substance. Peine perdue. Le Général Ouédraogo persiste. Il est finalement excusé.
Face à cette situation, le Tribunal décide d’appliquer l’article 16 du Code du tribunal militaire qui l’autorise à outrepasser les dispositions de l’article 15 qui consacre le respect de la hiérarchie militaire dans la désignation des juges assesseurs. On passe donc à la désignation toujours par tirage au sort des juges ayant le grade inférieur.
Le Colonels-major, Boureima Ouédraogo est appelé. Il se dit honoré d’avoir été pressenti pour siéger dans ce tribunal, mais explique qu’il est membre du comité d’organisation des festivités du 11 décembre 2021 qui se tient à Ziniaré dans le Plateau central. Il estime donc ne pas pouvoir disposer assez de temps pour accomplir convenablement les deux missions. Ses excuses sont refusées. Il est retenu. On appelle ensuite le colonel-major Alfred Somda, visiblement pas très enthousiaste pour la mission qu’on veut lui confier. Ancien du Centre d’entrainement commando de Pô de 1984 à 1988, il estime qu’il connait pas mal de personnes qui sont dans le box des accusés et pour des raisons de conscience, demande à ne pas siéger. La défense soutient ses positions, pendant que la partie civile les estimes pas suffisantes. Le président du tribunal tranche : excuses refusées. Il est maintenu.
Le troisième juge retenu s’appelle Saturnin Poda, qui n’a pas trouvé d’objection à siéger.

Il faut à présent désigner les trois suppléants dans les grades inférieurs, c’est à dire, le grade de lieutenant-colonel. Etant membre du centre de sécurisation du territoire, les excuses de Dimitri Ouédraogo ont été acceptées. Pareil pour Roméo Ouoba et William Combari. Ce sont finalement, les commandant Christine Sougué, Abdoul Karim Ki et le capitaine Capus Higuia Bazié qui seront les trois assesseurs suppléments.
A 11h 32, le tribunal militaire chargé de faire la lumière que les événements tragiques d’octobre 1987 est enfin constitué. Les juges qui viennent d’être désignés prêtent serment suivant : "Je jure d’examiner avec l’attention la plus scrupuleuse les affaires qui me seront soumises, de ne trahir ni les intérêts de l’accusé, ni ceux de la société qui l’accuse, de ne communiquer avec personne jusqu’après la délibération , de n’écouter ni la haine, ni la méchanceté , ni la crainte ou l’affection, de me décider d’après les charges et les moyens de défense suivant ma conscience et mon intime conviction avec l’impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre de conserver le secret des délibérations, même après la cessation de mes fonctions".

Le renvoi du dossier acté

La constitution de la juridiction ayant été effective, le président du tribunal a demandé une suspension d’audience pour une concertation avec les nouveaux juges assesseurs, les parties civiles et de la défense. A la reprise, la défense a demandé une suspension d’audience pour au moins un mois arguant que ce temps lui permettra de mieux prendre connaissance des dossiers. La partie civile et le Parquet militaire n’ayant pas trouvé à y redire, le président Medah a renvoyé le dossier pour le 25 octobre 2021.

Cheick Traoré
Kaceto.net