Les chefs d’Etat de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) se sont enfin décidés. A compter de 2020, nos portefeuilles ne contiendront plus des francs CFA mais des écos. Ils ont voulu ainsi répondre aux attentes de la frange instruite de leurs populations qui, en majorité, appelait à une prise de distance avec l’ancienne puissance coloniale. Mais le changement de nom de la monnaie signifie-t-il pour autant rupture avec la France ? Et sert-il en soi les intérêts des pays concernés ?

Notons d’abord que la réforme monétaire annoncée se résume à trois points : d’abord le changement de nom ; puis la levée de l’obligation de dépôt de 50% des réserves de change de nos pays auprès du Trésor français en contrepartie de la pleine convertibilité de la monnaie ; enfin la suppression des sièges de représentants de la France au Conseil d’administration de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Quant à la parité fixe avec l’euro, elle est maintenue pour garantir la stabilité et lutter contre l’inflation.
Peut-on alors parler de rupture avec la France ? Malgré le maintien de la parité avec l’euro, la réponse est sans ambiguïté oui. Car le maintien d’un taux de change fixe sert, à court terme, à préserver les intérêts des pays de l’UEMOA. En effet, il eut été très risqué de supprimer dès le départ la parité avec l’euro pour se retrouver avec une monnaie flottante. Une telle suppression aurait eu pour conséquence des retraits massifs de fonds qui auraient mis en difficulté les banques africaines.
Mais un raisonnement sur le long terme laisse sans peine deviner que les chefs d’Etat africains ont opté pour une stratégie « des petits pas ». L’objectif premier est de rassurer les populations avant de passer à une étape supérieure dans le processus de rupture. Car, en soi, le maintien de la parité fixe avec l’euro ne sert pas à long terme les intérêts des pays africains.


A cet effet, l’analyse de Gilbert Ondongo, ministre congolais de l’Economie et enseignant chercheur à l’université Marien Ngouabi de Brazzaville, retient rétrospectivement l’attention. Dans un article paru en janvier 2018 dans Jeune Afrique sous le titre « Franc CFA : la souveraineté d’un pays ne se juge pas à sa monnaie », il préconisait une flexibilité encadrée de la monnaie africaine pour rendre plus compétitifs nos produits. Voici ce qu’il écrivait :
« La stabilité n’exclut pas la flexibilité contrôlée. […] Cela pourrait être un ajustement à la baisse de 5 à 15%, pour rendre plus compétitifs les produits des pays de la zone franc vendus en Europe, ou encore à la hausse dans les mêmes proportions, en vue d’alléger le coût des importations en provenance d’Europe. La Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et la Banque des Etats de l’Afrique centrale (BEAC) se verraient confier la mission de déterminer les marges de flexibilité et jugeraient de l’opportunité de les appliquer, dans un sens ou dans un autre, dans le cadre de la mise en œuvre de la politique monétaire. »
Son analyse ne manque pas de pertinence.
En somme, le passage du franc CFA à l’éco marque sans conteste une volonté de rupture symbolique des pays africains francophones avec la France. D’ailleurs, les chefs d’Etat de l’UEMOA n’avaient plus tellement le choix face à la pression populaire. Emmanuel Macron non plus. La mondialisation, conjuguée à l’élévation générale de la conscience politique africaine, rendait désormais caduques les modes de fonctionnement hérités de la Françafrique. Cependant, ce serait une erreur de croire que le changement de nom de la monnaie et les nouveaux termes de l’accord qui l’accompagne suffiront à rendre les économies africaines compétitives. Le vrai travail doit s’engager maintenant pour stabiliser la future monnaie, lutter contre la contrefaçon et faire de l’éco un instrument crédible de développement pour l’Afrique.

Denis Dambré
Proviseur de Lycée (France)