Depuis une bonne quinzaine d’années, je suis avec beaucoup d’intérêt la trajectoire littéraire de l’écrivain Alain Mabanckou. Souvent désigné comme un « Congaulois » en raison de sa double appartenance assumée à son pays natal, la République du Congo, et à son pays d’adoption, la France, il vit aussi depuis une vingtaine d’années aux Etats-Unis où il enseigne la littérature française dans différentes universités.
Au cours de l’année 2015-2016, il a été également le premier écrivain à occuper, en tant que professeur invité, la Chaire de Création artistique au Collège de France. Un poste d’enseignement dont il a tiré un bel ouvrage intitulé Huit leçons sur l’Afrique. Car il s’y est attaché à mieux faire connaître la littérature africaine, son histoire et ses grandes thématiques.

Les différents points de vue sociogéographiques à partir desquels il livre son regard d’écrivain et de professeur sur certaines questions méritent attention. Dans Le sanglot de l’Homme noir publié en 2012, il raconte un incident stupéfiant dont il a failli être la victime aux Etats-Unis. Un incident révélateur de la manière dont certains Afro-américains perçoivent la douloureuse question de l’esclavage.
Voici les faits :
A son arrivée aux Etats-Unis, il avait fait la connaissance de deux Afro-américains avec lesquels il s’était lié d’amitié. L’un, prénommé Pierre, était un métis franco-américain qui préparait une thèse de doctorat de littérature. L’autre, Tim, était un Noir américain qui travaillait au service de ramassage des ordures de la ville d’Ann Arbor (dans le Michigan) où ils vivaient tous les trois. Ils se voyaient régulièrement le week-end pour passer du temps ensemble. Et Tim, sur le ton de la plaisanterie, l’avait surnommé
« Mandingo » en référence, dit-il, au peuple mandingue qui le fascinait.
Puis, un samedi de l’année 2003, ils devaient se rendre ensemble en voiture au mariage du frère de Pierre à Washington. Pierre était au volant, Tim assis sur le siège passager de devant et Alain Mabanckou à l’arrière. La discussion allait bon train jusqu’à ce que Tim, sous le coup d’une fatigue apparente, montre des signes d’assoupissement. Mais voilà la suite de l’histoire racontée par l’écrivain lui-même :
« A mi-chemin, alors que j’étais persuadé qu’il dormait – son menton était collé à sa poitrine -, l’Africain-Américain se redressa brusquement et commença à délirer :
-  C’est de la merdre, l’Afrique !
J’éclatai de rire, mais très vite ses blagues se changèrent en attaques contre moi :
-  Mandingo, c’est bien de sortir de ta brousse africaine, non ? Tu es content de rouler dans une voiture américaine et de travailler dans une université de mon pays, hein ?
Comme je ne lui répondais pas, il éleva la voix :
-  C’est à toi que je parle, Mandingo ! Tu pourrais au moins répondre à un fils d’esclave, ou bien ton rang de chef de tribu africaine te l’interdit-il ?
Pierre a essayé de le calmer, mais Tim était subitement hors de lui :
-  Non, ce Mandingo, il faut qu’il me réponde ! Il me doit des explications, et j’en ai marre de me taire !
-  Tim, allons, tu ne trouves pas que tu commences à pousser le bouchon un peu loin ? fit Pierre en ralentissant l’allure de la voiture.
-  Non, ce Mandingo, il vient dans mon pays, on lui donne un bon boulot dans une grande université, et moi j’ai un job de merde comme à l’époque de l’esclavage ! Lui et ses ancêtres, ils m’ont vendu aux Blancs, et c’est à cause de lui que je ne suis qu’une punaise en Amérique ! S’il ne m’avait pas vendu, je serais resté en Afrique, même pauvre, j’aurais au moins été libre ! Je vais le tuer ! Je te jure, Pierre, je vais le tuer ! »

Surpris par tant de haine subite déversée à son encontre par une personne qu’il considérait comme son ami, Alain Mabanckou demande à Pierre de s’arrêter pour qu’il sorte de la voiture. Ce qui enragea encore davantage Tim qui se met à lui crier : « Tu ne sortiras pas de cette voiture, je dois te tuer ! ». Puis il se tourne et tend ses longs bras vers le cou de l’écrivain pour l’étrangler. Alain Mabanckou recule, Pierre au volant tente de calmer Tim, la voiture zigzague puis s’arrête quelques secondes sur la bande d’arrêt d’urgence.

Le Franco-congolais a juste le temps de s’extraire du véhicule que Pierre redémarre en trombe pour éviter que Tim descende à son tour pour réaliser son intention meurtrière. « Je vais te buter, sale Africain ! » s’écrie Tim pendant que Pierre accélère pour éviter le pire.

Les trois amis avaient loué des chambres dans un même hôtel à Washington. Après cet incident, Alain Mabanckou a l’idée de changer d’hôtel pour la nuit. Heureusement. Car il apprendra plus tard par Pierre que Tim avait voulu se procurer une arme pour l’abattre. De retour à Ann Arbor, Tim, calmé par Pierre, reprend contact avec l’écrivain pour s’excuser longuement de son attitude. Mais l’incident mit évidemment un terme à leur amitié.

La lecture de cette histoire a suscité en moi un profond malaise. Parce qu’elle apporte la preuve que notre vision africaine de l’esclavage, qui met presque exclusivement en exergue la responsabilité occidentale, n’est pas partagée par tous les descendants des Africains déportés en Amérique ou aux Antilles. Si le mouvement littéraire de la négritude a jeté un pont indéniable entre l’Afrique et sa diaspora ultramarine, il n’en demeure pas moins que l’historiographie de l’esclavage ne cesse depuis quelques années de mettre en lumière la complicité honteuse d’Africains, notamment de potentats locaux, dans la déportation d’autres Africains lors de la traite négrière.
Qui de mieux qu’un ancien esclave pour témoigner à ce sujet face à ceux qui en voudraient des preuves ? Originaire du Ghana, Ottobah Cugoano (1757-1791) est un ancien esclave connu pour avoir rédigé une autobiographie et produit des écrits anti-esclavagistes en Angleterre. Son livre, Thoughts and Sentiments on the Evil and Wicked Traffic of the Slavery and Commerce of the Human Species, paru en 1787, a été traduit dès la même année en français sous le titre Réflexions sur le traite et l’esclavage des nègres. Et voici ce qu’il y écrit :
« Je dois avouer, à la honte de mes propres compatriotes, qu’à l’origine, j’ai été enlevé et trahi par des hommes de ma couleur, et qu’ils ont été la cause première de mon exil et de mon esclavage. »
Dans son ouvrage publié en 2008 sous le titre La traite des Noirs et ses acteurs africains, l’historien franco-malien Tidiane Diakité montre aussi que certains rois africains étaient même opposés à l’abolition de l’esclavage. Le cas de Radama, le roi du Madagascar, est stupéfiant. En effet, les Anglais ont dû signer en 1817 un traité lui allouant 10 000 dollars par an pendant trois ans pour qu’il accepte qu’il soit mis un terme à l’entreprise esclavagiste qui lui rapportait beaucoup.
Mais le potentat malgache n’était pas le seul dont la cupidité l’emportait sur l’humanité. Au Nigeria, lorsque le roi Pepple de Bonny a appris la fin prochaine de l’esclavage, il a déclaré aux Anglais :
« Nous pensons que cette traite doit continuer – c’est le verdict de notre oracle et de nos prêtres. Ils prétendent que votre pays, malgré sa puissance, ne peut arrêter un commerce prescrit par Dieu lui-même. »
Et le roi Ghézo du Dahomey d’en appeler à son tour, en 1840, au maintien du commerce des esclaves qu’il considère comme une activité indispensable ayant contribué à la gloire et à la prospérité de son peuple : « La traite a constitué le principe directeur de mon peuple. C’est la source de sa gloire et de sa richesse. Ses chants célèbrent nos victoires et la mère endort son enfant avec des accents de triomphe en parlant de l’ennemi réduit en esclavage. Puis-je en signant [...] un traité, changer les sentiments de tout un peuple ? »
De nombreux descendants d’esclaves en quête d’explication du crime contre l’humanité dont leurs ancêtres ont été les victimes gardent présente à l’esprit la trahison des potentats africains et de leurs hommes de main. Et leur rancœur contre les Africains est encore plus vive lorsque, dans leur pays, ils subissent le racisme et vivent une situation sociale difficile. C’est le cas de Tim dans l’incident raconté par Alain Mabanckou. Mais ont-ils raison d’en vouloir aux Africains d’aujourd’hui pour l’esclavage de leurs ancêtres ?
Bien qu’il soit difficile de juger une période historique avec les yeux d’une autre époque, on ne peut que comprendre leur souffrance. Après tout, les Africains d’aujourd’hui ne reprochent-ils pas aussi aux Européens de les avoir colonisés ? Nous aurons beau les assurer que nous n’étions pas là à l’époque, cela n’enlèvera rien à leur souffrance et à leur incompréhension. A bien des égards, leur situation est même pire que la nôtre vis-à-vis des Occidentaux. Car ils se sentent doublement rejetés : d’abord de leur terre d’origine sur fond de complicité de leurs « parents » ; ensuite de leur pays où ils ne sont pas considérés comme des citoyens à part entière. Et ce, malgré le temps écoulé depuis l’abolition de l’esclavage.
C’est pourquoi, j’ai désormais, chevillée au corps, la conviction que les hommes, d’où qu’ils viennent, sont tous habités par les mêmes démons. De sorte que la dénonciation des vices d’autrui ne fait pas de soi pour autant un vertueux. Rien ne m’horripile tant que les gens qui dénoncent l’esclavage alors qu’eux-mêmes n’hésiteraient pas à exploiter leurs concitoyens. Rien ne m’insupporte tant que ceux qui pourfendent le racisme alors qu’eux-mêmes émettent des jugements a priori à l’encontre des gens de telle ethnie ou de tel groupe social. J’incline toujours à penser qu’il ne manque à ceux-là qu’une circonstance historique favorable pour commettre des horreurs.
En somme, seul notre engagement à combattre les injustices et les crimes d’aujourd’hui nous donne quelque droit de critiquer d’autres humains pour des injustices et des crimes qu’ils ont commis hier. Tout le reste est vanité et poursuite de vent.

Denis Dambré
Proviseur de lycée (France)
Kaceto.net