Elu député en 2012 sous les couleurs de l’UNIR/PS, représentant le même parti dans le parlement de la Transition, puis réélu en 2015, Alexandre Sankara a échoué dans sa tentative de renouveler son mandat lors des législatives du 22 novembre 2020, cette fois, sous la bannière du PUR (Progressistes unis pour le renouveau), un parti créé le 28 avril 2018 par des dissidents de l’UNIR/PS.
Dans l’interview qu’il nous a accordée le 12 mars dernier, ce fiscaliste de formation et cadre dans une entreprise privée à Ouaga, revient sur le divorce avec son "grand frère" Maitre Sankara, tire les leçons du double scrutin de novembre dernier et prend date pour les élections de 2025.

Quel bilan faites-vous de votre participation aux législatives de novembre 2020 ? ?

La réponse à cette question doit être faite à deux niveaux.
Le premier niveau est une appréciable globale des résultats obtenus par notre parti, le PUR. Et sur ce point, je dois dire que c’est une satisfaction parce que c’est un jeune parti qui a à peine deux ans et qui s’en sort avec un député dès sa première participation aux législatives. Il faut se rappeler qu’il y a eu 126 partis qui étaient en lice pour les législatives et que c’est seulement 15 ont pu avoir des élus, dont le PUR. De ce point de vue, on peut dire qu’on s’en sort bien malgré les turpitudes que nous avons eues.
Le deuxième niveau porte sur une appréciation de mes résultats personnels, et là, c’est un échec car je pensais que j’allais réussir à me faire réélire dans le Kadiogo. C’est donc un échec que j’assume et il faut tirer les enseignements pour les combats futurs.

Qu’est-ce qui n’a pas marché ? Manque de moyens financiers et humains, mauvaise campagne ?

Il y a beaucoup de facteurs qui se sont conjugués pour expliquer cet échec, mais le premier facteur est le manque de moyens financiers. Je participe aux élections depuis une vingtaine d’années et c’est la première fois que je vois une telle débauche d’argent juste pour se faire élire député. Avant, c’était à la présidentielle qu’on voyait ça, mais cette fois-ci, il fallait avoir un budget qui avoisine la centaine de millions pour remporter un siège de député et nous n’avions pas ces moyens-là.
Deuxième raison, c’est la jeunesse du parti. Beaucoup de nos concitoyens ont découvert le PUR à l’occasion de ces élections. On m’a connu à l’UNIR/PS et là, je me présente au nom du PUR à des gens qui n’avaient pas eu l’information. Il y a eu un déficit de communication que nous devons combler.
Troisième raison, qui est liée à la deuxième, c’est que je suis parti tardivement de l’UNIR/PS et mes électeurs, qui sont dans les quartiers non lotis, le lumpenprolétariat, ne suit pas toujours les évolutions au niveau des partis politiques. Beaucoup me croyaient toujours à l’UNIR/PS.
Quatrième raison, ce sont les coups que nous avons reçus de partout. Nous avions opté lors de notre congrès constitutif pour le ni ni. Ni pour la majorité, ni pour l’opposition. Pendant la campagne, nous avons été tapés de partout : l’opposition nous accusait d’être de connivence avec la majorité et la majorité nous soupçonnait de travailler pour l’opposition. Toutes ces raisons mises ensemble expliquent nos résultats qui sont loin de nos attentes.
Il nous appartient à présent de travailler pour montrer que le PUR incarne une façon de faire de la politique surtout que les deux camps actuels n’inspirent plus confiance parce qu’ils ont échoué. Nous voulons un renouvellement de la classe politique, qu’elle soit de l’opposition ou de la majorité parce que les acteurs actuels ont déçu les Burkinabè. Le PUR est né pour travailler au renouvellement qualitatif de la classe politique actuelle.

Pour vous, le renouvellement générationnel s’impose actuellement ?

Absolument ! C’est d’ailleurs le débat que nous avons posé au niveau de l’UNIR/PS et qui a suscité beaucoup de polémique. Je faisais partie de la direction de l’UNIR/PS et j’ai dit que nous avions échoué en 2015. Je rappelle que nous n’avons pas atteint nos objectifs qui étaient d’avoir le maximum de député pour former au moins un groupe parlementaire, et placer notre candidat, Maître Bénéwendé Sankara en deuxième position à défaut de remporter la présidentielle. Nous n’avons rien obtenu de tout ça et pour moi, il fallait jeter l’éponge en reconnaissant qu’on a échoué.
Malheureusement, le sujet n’a pas été bien compris et certains ont pensé que je voulais prendre la place de Maître Sankara. Lui n’y était pour rien, mais des camarades ont intoxiqué des militants et ça créé un climat malsain.

Mais la ligne que vous défendiez n’a pas rassemblé la majorité des militants…

C’est vrai, mais cela est dû au congrès de 2017 où on a frôlé le pire. Il a fallu calmer les uns et les autres parce que j’ai compris que certains n’étaient pas favorables à la ligne que je défendais. Mais le ver était dans le fruit, et après c’était difficile pour moi de continuer à l’UNIR/PS. Je suis donc parti !

Du ni ni, vous êtes maintenant de la majorité présidentielle. Qu’est-ce qui a changé qui justifie ce repositionnement ?

Beaucoup de choses. Après les élections, nous avons compris que les Burkinabè n’adhéraient à notre façon de voir puisque nous n’avons eu qu’un député. [ NANA Baoui, ancien député de Lefaso Autrement dans la précédente législature ; NDRL]

Et puis, la classe politique va se réorganiser dans la perspective de 2025 et chacun doit pouvoir s’inscrire dans une dynamique où il pense atteindre ses objectifs.
Pour ces deux raisons, les instances du parti ont estimé qu’il était préférable de rejoindre la majorité plutôt que l’opposition. Cette décision devra toutefois être validée lors du prochain congrès prévu en avril 2021.

C’est donc un positionnement tactique et non l’expression d’une convergence politique et idéologique ?

Il y a les deux, mais vous savez, toute alliance en politique est toujours tactique. Les alliances stratégiques n’existent pas en politique. Dans notre cas, il y a quand même des éléments de convergence qui justifient notre ralliement à la majorité. D’abord, tous ceux qui composent la majorité actuelle ont fait l’insurrection [Pas totalement exact ; cas de la NAFA de Djibril Bassolé ; NDRL].
Nous sommes donc à l’aise avec eux. Ensuite, ce sont des gens qui se réclament de la gauche et en tant que Sankaristes, il y a une concordance idéologique avec la plupart des partis qui composent l’Alliance des partis de la majorité présidentielle (APMP) où nous avons été acceptés en tant que membre, contrairement à d’autres qui ont été recalés pour des raisons que je ne comprends d’ailleurs pas. La loi dit que chaque parti politique doit déclarer publiquement son appartenance soit à la majorité, soit à l’opposition. Je ne sais pas pourquoi on refuse à des partis d’y adhérer, d’autant l’APMP n’a pas de statut juridique comme le Chef de file de l’opposition (CFOP). Pour moi, il suffit de déclarer son appartenance pour être accepté.


En tant que fiscaliste, que pouvez-vous peut proposer pour qu’il y ait une fiscalité plus juste et plus équitable ?

Dans notre projet de société, nous avons proposé une politique en la matière en tenant compte du fait que nous sommes dans un pays où les ressources sont essentiellement fiscales. Même l’or n’est pas commercialisé par l’Etat, mais par des sociétés privées, l’Etat n’en tirant bénéfices que dans la perception des taxes et impôts que les sociétés minières paient. Donc, les ressources de l’Etat, c’est la fiscalité ; mais c’est juste une caisse de recettes dépenses ; l’argent rentre et on prend faire des dépenses ; comme un chef de ménage qui consacre son salaire à payer l’eau, l’électricité, la nourriture etc. Mais il est difficile pour ce ménage de se développer en termes d’éducation des enfants et d’épanouissement ; c’est pareil pour l’Etat ; la fiscalité doit avoir un rôle économique et dans la plupart des pays africains, l’impôt n’a pas un rôle économique en ce sens que je peux décider que pour faire vendre des produits de la presse, on peut détaxer certaines choses parce que en arrière-plan, on veut que les citoyens soient bien informés, donc bien éduqués, donc qui participent à l’activité économique, etc. Les retombées sont attendues dans 20 30 ans, mais ce rôle fiscal n’est pas joué chez nous. En Occident, quand les candidats sont en campagne, on ne parle pas de recouvrer tant de dollars, mais utiliser l’instrument impôt pour atteindre un objectif. Au PUR, nous avons ce type de raisonnement et c’est dans notre programme.

Quel, est votre avis sur la TVA, un impôt qui frappe indistinctement tout le monde ?

Par essence, c’est un impôt indirect et c’est normal que les citoyens participent proportionnellement à leurs revenus. Si je vais acheter un téléviseur à 300 000 F, je paie un impôt calculé sur ce montant ; si c’est une télé de 100 000, c’est pareil. Donc, la TVA est un impôt juste puisque c’est un impôt sur la consommation, même si je dois reconnaître qu’elle comporte aussi des éléments qui ne sont pas acceptables. Par exemple, si je prends un prêt, je paie des intérêts et si avec ce prêt, je paie un poste téléviseur, je paie encore la TVA, ce qui n’est pas juste. De ce point de vue, les syndicats ont raison de demander sa suppression.

Faut-il supprimer l’IUTS ou le maintenir ?

Ma position est connue sur ce sujet puisque j’avais publié un post sur ma page Facebook qui avait d’ailleurs été largement commenté. Il y a beaucoup de confusion autour de l’IUTS parce que certains faisaient croire qu’il s’agissait d’un nouvel impôt, ce qui n’est pas vrai. Les travailleurs du public et du privé le paient depuis longtemps. Dans les débats, on a pu croire à tort, qu’il s’agit d’un impôt supplémentaire qu’on veut imposer aux travailleurs du public, ce qui est également faux. En vérité, les travailleurs du public ont toujours été imposés à l’IUTS depuis 1956, mais on ne le sentait pas parce leurs indemnités n’étaient assez élevées, donc n’atteignaient pas le plafond nécessaire pour être imposables.
Or dans le privé, il y a des salariés qui ont des indemnités de 200, 300 000, donc imposables. On ne voyait qu’eux. Or, dans le public, ceux qui ont 200 000 F CFA comme indemnités, ce qui est rare, sont aussi frappés par l’IUTS.
Maintenant, la question est de savoir si l’Etat peut supprimer l’IUTS de façon globale ? C’est aux dirigeants de répondre à cette question. Mais vu la contribution de l’IUTS dans l’assiette globale, je pense que ce sera difficile de le supprimer puisque cela revient à se priver d’environ 100 milliards de F CFA par an ! Sauf à trouver d’autres niches fiscales pour combler le manque à gagner.

Le PUR est-il présent sur l’ensemble du pays ?

Nous sommes allés aux législatives dans 32 circonscriptions, plus la liste nationale. Donc, nous pouvons dire que nous sommes dans 32 provinces. Reste que pour les des partis, il ne suffit pas d’être dans un grand nombre de provinces ; il faut aussi être dans les communes et les villages et c’est un travail qui nécessite beaucoup de moyens financiers et humains. Mais qui veut aller loin, ménage sa monture.

Le gouvernement a adopté un projet de loi visant à reporter les élections municipales à 2022. Cette décision vous arrange t-elle ou pas ?

Franchement, ça nous arrange ! Nous venons de sortir des élections législatives et sommes éprouvés au plan financier, moral et humain. Un répit nous fera du bien pour souffler et nous réorganiser. C’est une décision que nous avons accueillie avec satisfaction. Si on les avait maintenues, il est évident que ceux qui ont les moyens allaient se tailler la part du lion.

Quels sont vos objectifs pour les prochaines municipales ?

Nous voulons remporter au moins un arrondissement sur les 12 que compte la ville de Ouagadougou et 2 ou 3 dans les autres communes et surtout avoir beaucoup de conseillers.

Le gouvernement envisage une relecture du code électoral en instaurant un scrutin de liste aux élections municipales. Ainsi, celui qui est placé tête de devient automatiquement le maire si sa liste remporte la majorité des suffrages. Etes-vous favorable à cette réforme ?

C’est une bonne réforme que le PUR soutient parce qu’il y a actuellement trop de tractations pour l’élection du maire. On achète les consciences, on enferme des conseillers dans des hôtels en récupérant leurs téléphones portables, on exerce même parfois des violences physiques sur des conseillers, etc., non, il faut que ça cesse.
En tant que citoyen, je peux souhaiter que X ou Y soit maire parce que j’apprécie ses qualités humaines et suis convaincu qu’il va bien gérer la mairie. Mais avec le système actuel, je vote pour lui et après le parti auquel il appartient décide autrement, contre mon choix ! Avec la réforme à venir, on ne pourra plus imposer un candidat au poste de maire et c’est une bonne chose.

Kaceto.net a appris que vous avez entrepris des démarches pour retourner à l’UNIR/PS. C’est vrai ou c’est faux ?

C’est vous qui m’apprenez cette nouvelle ! Entre l’UNIR/PS et nous, les contact ont toujours été maintenus et ce sont même réchauffés après les élections. Mais de là à retourner à l’UNIR/PS, on n’est pas encore arrivé à ce stade. Comme je l’ai dit plus haut, il y aura un chamboulement dans la classe politique et vous avez entendu le président de l’Assemblée nationale dire qu’il a trop de partis politiques dans notre pays. De toute évidence, il se produira des grands rassemblements et dans cette perspective, allons-nous, Sankaristes, nous retrouver à l’orée de 2025 ou rester éparpillés, incapables que nous sommes de taire nos querelles byzantines ? Il faut que nous soyons une force capable de capter la sympathie dont Thomas Sankara jouit actuellement dans l’opinion. En 2025, ce sera la fin d’un cycle pour nos aînés et les Sankaristes doivent jouer un rôle majeur à partir de cette date au lieu de jouer les seconds rôles et d’être une force d’appoint pour d’autres.

Les idées de Thomas sont actuellement populaires, mais les résultats des partis sankaristes aux élections sont médiocres. Comment expliquez-vous cela ?

C’est la grande question qui nous habite depuis longtemps et pour ma part, j’y vois deux explications :
Les gens n’accordent pas la même crédibilité aux partis qui se réclament de Thomas Sankara qu’ils accordaient à Sankara et nous n’avons certainement pas fait assez pour mériter cette confiance. Mais il faut quand même reconnaître que si la flamme du sankarisme brille, c’est que des gens ont fait le travail pour entretenir cette flamme. N’oubliez pas qu’après octobre 1987, les partis qui se réclament de Sankara ont subi la colère et la violence du Front populaire, puis de l’ODP/MT et du CDP. Il a fallu que des gens se sacrifient et il faut tenir compte de tout ça quand on juge les partis sankaristes
L’autre explication est que les gens veulent voir à travers les leaders sankaristes un autre Thomas Sankara, ce qui n’est pas possible. Maître Sankara, Alexandre Sankara, feu Norbert Tiendrebéogo, Nongma Ernest Ouédraogo, feu Valère Somé, etc., ne sont pas Sankara. Il est unique. Nous essayons juste de suivre la voie qu’il a tracée avec ce que nous sommes. Mais c’est vrai que ce n’est pas normal qu’un courant politique aussi puissant et qui est porté par des milliers de personne n’ait pas de résultats significatifs aux élections.
Aujourd’hui, tout le monde se réclame de Thomas Sankara ; même les libéraux le citent, portent le tee-shirt à son effigie et lèvent le point. C’est à nous de constituer une force crédible pour mériter son héritage dans les urnes. Pour cela, on doit taire nos divergences, qui ne sont que subjectives pour former une puissante famille politique capable de conquérir le pouvoir d’Etat. Et c’est possible.
Voyez Feu Salif Diallo, Simon Compaoré et Roch Kaboré. Malgré toutes les inimitiés que les uns et les autres se vouaient au sein du CDP, quand il s’est agit de survivre, ils ont tait toutes ces inimitiés pour créer un parti politique et en quelque temps, ils ont pris le pouvoir d’Etat. Quand j’y pense, je me dis que nous pouvons aussi le faire surtout que les autres avaient plus de choses à se reprocher que nous.

Vous travaillez donc à constituer l’unité des partis qui se réclament de Thomas Sankara ?

Affirmatif ! Il y va de notre survie. Aucun parti sankariste ne peut seul prendre le pouvoir sauf grappiller des voix comme ça se passe depuis une trentaine d’années. A quoi ça sert de dire qu’on est le parti sankariste qui a plus de députés ? Avec 6 ou 7 députés, on ne peut pas influer sur la marche de la nation et depuis que les élections se déroulent, nous n’avons jamais pu constituer un groupe parlementaire typiquement sankariste. Cela doit nous interpeller tous.

Si vous aviez été élu président, quelles auraient été les mesures fortes que vous auriez prises immédiatement après votre investiture ?

Premièrement, c’est donner un signal fort en matière d’emploi des jeunes. Je vis au quotidien avec les jeunes dans les quartiers et c’est terrible. C’est vrai on ne peut pas donner du travail à tout le monde, mais on peut donner l’espoir que si aujourd’hui, ça ne va pas, demain ça ira mieux . Or, aujourd’hui, beaucoup de jeunes se disent que rien n’est possible et n’ont pas d’espoir. C’est terrible.
Deuxièmement, c’est montrer aux citoyens qu’il y a la justice pour tous, qu’elle est le socle de la cohésion sociale. En tant que justiciable, si je me présente devant le juge parce que j’ai confiance en lui, il faut que je ressorte convaincu que la justice est la même pour tous et qu’on ne va pas traiter mon dossier en fonction de ma tête, de mes revenus ou de ma situation sociale. La justice doit être le dernier recours pour tout le monde. On peut construire des logements, des routes, des écoles, mais si les gens n’ont pas d’emplois et qu’ils sortent du palais de justice mécontents, on aura le terrorisme parce qu’ils vont se faire justice.

Entretenez-vous toujours des contacts avec Maître Bénéwendé Sankara ?

Avant votre arrivée, j’étais au téléphone avec lui et on doit se voir le week-end [l’Itw a eu lieu le vendredi 12 mars, NDLR]. Après tout, c’est mon grand frère et au-delà des questions politiques, il y a des liens familiaux.

Propos recueillis par Joachim Vokouma
Kaceto.net