Pendant longtemps, les Burkinabè de l’extérieur ont souhaité qu’un ministère plein leur soit consacré et à chaque occasion, ils le rappelaient à qui de droit. C’est désormais fait depuis le 6 janvier 2016. Mais qui est la ministre chargée des Koswétos ?


(photo : Ahmed Yempabou Ouoba)

De passage à Paris, le chef de file de l’opposition et président de l’Union pour le progrès et le changement (UPC) s’était entretenu avec les Burkinabè de France le 13 septembre 2014. On était en pleine polémique sur la révision de l’article 37. A l’occasion, il avait exprimé son désir d’associer la diaspora au développement du Burkina et avait déclaré être favorable à ce que les Burkinabè de l’extérieur aient des représentants dans les institutions nationales.
Une semaine plus tard, soit le 21 septembre, Salif Diallo, alors numéro deux du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) accompagné de Simon Compaoré, Clément Sawadogo, Issa Dominique Konaté, venus installer la section France du MPP, s’était aussi prononcé sur la place de la diaspora dans la bataille du développement. « Nous disons que les politiques qui ont jusqu’ici été menées à l’endroit de la diaspora ont été des politiques démagogiques, et nous le disons haut et fort ! Il va falloir changer notre fusil d’épaule pour deux raisons : d’abord, sur la diaspora burkinabè, les statistiques ne sont pas fiables et on peut dire sans risque de se tromper, qu’il y a plus de 10 millions de Burkinabè à l’étranger aujourd’hui au minimum. D’un point de vue économique, si la diaspora était organisée, soutenue, nous sommes convaincus qu’elle pourra contribuer pour au moins 5% du PIB. C’est pourquoi, je pense qu’au niveau institutionnel, au lieu de mettre des délégués à l’étranger, il faut créer une structure chargée du suivi de la diaspora comme par exemple un ministère chargé des Burkinabè de l’étranger ou un secrétariat d’Etat », avait déclaré celui qui occupait le poste de vice-président du MPP.
C’est désormais chose faite depuis le 6 janvier 2016, avec la création d’un ministère délégué chargé de de la coopération, et des Burkinabè de l’extérieur, confié à Solange Rita Agneketom, née Bogoré, une diplomate de carrière qui était en poste à Vienne lorsqu’elle a été nommée dans le gouvernement du premier ministre Paul Kaba Thiéba.

La réalisation d’un rêve pour cette germaniste qui voulait être soit, interprète, soit diplomate. Il faut dire que l’environnement familial y est pour quelque chose dans cette orientation. « Je ne suis pas arrivée ici par hasard ; l’environnement familial a beaucoup joué car il y a avait des amis, des connaissances de la famille qui étaient dans la diplomatie et ça ma inspirée », confie celle qui a fréquenté l’école de Paspanga, puis le lycée technique de Ouagadougou. Seulement voilà, les matières techniques ne sont pas du tout sa passion. Ce qu’elle veut, c’est poursuivre des études, soit en interprétariat, en sciences politiques ou en diplomatie. Un oncle la conseille alors de passer un baccalauréat A. Après l’obtention du parchemin qui ouvre les portes de l’enseignement supérieur, elle est orientée, contre son gré, en Allemand. Pour la commission d’orientation et des bourses, il y avait un déficit de traducteurs en Allemand au ministère des Affaires étrangères qu’il fallait combler. « Avec le recul, je me dis que les orientations étaient bien faites ; avoir repéré le manque de spécialisations au ministère des Affaires étrangères signifie qu’il y avait un suivi », commente Rita Agneketome Bogoré.
La voici donc inscrite en Allemand, au département des Lettres de l’université de Ouagadougou. Après le DEUG, elle aurait pu demander une inscription en interprétariat, mais elle l’ignorait. A l’époque, il fallait se rendre à l’étranger pour poursuivre les études au-delà du DEUG. Elle part en France et s’inscrit à l’université de Paris10 Nanterre. Là, également, elle tente de s’inscrire en interprétariat, sans succès, l’anglais étant exigée comme langue de base. Sans se décourager, elle tente sa chance à l’Université Paris-Dauphine, à l’Institut catholique de Paris, à l’université de Mons en Belgique et à Lille. Sans succès. A cause de l’anglais et du coût élevé des frais d’inscription dans la dernière ville.


Contre mauvaise fortune bon cœur, Rita Bogoré s’engage dans des études de troisième cycle, convaincue que tous les chemins mènent à Rome !
A Paris10 Nanterre, elle soutient avec succès un mémoire de Diplôme d’études approfondies (DEA) avec comme thème, « l’empire allemande de 1871 et la politique coloniale en Afrique », un essai historiographique très bien apprécié par le jury. Sur les conseils et encouragements de son maitre de mémoire, Rita Bogoré s’inscrit en thèse sur le même thème. Les nouvelles recherches commandent qu’elle se rende au Cameroun et au Togo, deux pays qui ont subi l’administration coloniale allemande et où les archives sont encore conservées. Mais, par manque de moyens, elle doit y renoncer, sans pour autant tirer un trait sur son ambition de faire carrière dans la diplomatie. En 1991, elle demande et obtient une inscription à Paris I Sorbonne pour un « DESS en Développement et coopération internationale », un diplôme qui permet d’intégrer soit, le ministère des Affaires étrangères, soit une organisation non gouvernementale.
La formation terminée, Rita Bogoré décide de rentrer au pays en 1996, et d’offrir ses services au ministère des Affaires étrangères qui, heureusement, les accepte. Elle intègre le ministère et fait ses premiers pas dans la diplomatie burkinabè.
En 2002, elle est nommée deuxième conseiller à l’ambassade du Burkina à Vienne, en Autriche. Cinq ans plus tard, elle est promue directrice des Organisations spécifiques, une nouvelle direction qui s’occupe des regroupements à caractère transrégional, comme le Mouvement des non alignés, le Groupe des 77, l’Organisation de la conférence islamique, etc., mais aussi des pays les moins avancés dont s’occupe l’ONU. « C’est une nouvelle direction que je devais animer et dans les Affaires étrangères, chacun se dit que tel dossier est son domaine et j’ai essayé de faire de mon mieux pour répondre aux attentes du pays », commente -telle.
En 2013, elle est à nouveau envoyée à Vienne comme ambassadeur représentant permanent adjoint. « Nous étions les pionniers même s’il y avait eu un ambassadeur permanent adjoint quand le Burkina était au conseil de sécurité de l’ONU avec l’ambassadeur Paul Robert Tiendrebéogo », se souvient Bogoré. A ce poste, le travail est si immense qu’il faut bien quelqu’un pour suppléer le titulaire.
En 2014, elle est confirmée chef de mission diplomatique à Vienne, poste qu’elle a occupé jusqu’à sa nomination dans le gouvernement début janvier 2016.
« Vienne est une plaque internationale où notre ambassadeur a deux casquettes : ambassadeur au titre des relations bilatérales avec l’Autriche, et les autres pays de la juridiction que sont la Slovaquie, la Hongrie, la Tchéquie, la Croatie et la Slovénie, puis une mission permanente de représentation du pays au niveau des organisations internationales », explique celle qui est désormais l’œil et les oreilles des 10 millions de Burkinabè vivant hors du pays.
Vienne est surtout connue pour abriter la Commission préparatoire de l’organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires (OTICE) où officie notre compatriote Lassiné Zerbo en tant que Secrétaire exécutif. Mais la capitale autrichienne abrite aussi l’Office des nations unies contre la drogue et le crime, qui traite aussi de la lutte contre la corruption, la criminalité transnationale organisée, le droit du commerce international, la commission des nations unies pour l’espace transphérique, l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi), etc. « Dès lors que vous êtes représentant permanent auprès de ces organisations, il faut travailler à ce que votre pays soit visible afin de bénéficier de leur appui pour le financement des projets que vous portez. Les dossiers sont essentiellement techniques, mais le volet politique s’invite aussi, avec notamment le programme nucléaire iranien en débat depuis les années 2002 jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée en 2015 », détaille l’ex diplomate.
Avec ses collaborateurs, elle s’attèlait à décliner son programme d’activités 2016 quand elle reçoit un coup de fil l’informant qu’elle est pressentie pour être ministre. Il faut donner très vite la réponse. « J’ai évidemment accepté en me disant que c’est un service à la nation que je devais rendre, alors que je venais de passer à peine une année à la tête de la représentation diplomatique ». La voilà ministre déléguée auprès du ministre des Affaires étrangères et de la coopération régionale et des Burkinabè de l’extérieur, chargée de a coopération régionale et des Burkinabè de l’extérieur. Un portefeuille où les défis à relever sont multiples.

D’abord, le chiffre exact, ou approximatif sur le nombre des Burkinabè vivant hors du pays. Combien sont-ils ? 6, 10 voire 15 millions ? Comment les organiser, les mobiliser et mieux canaliser les transferts d’argent qu’ils opèrent vers l’investissement productif ? Grandes gueules, protestataires, revendicatifs, comment profiter de leur expertise et leur expérience dans les secteurs où leurs contributions sont plus que salutaires ? « Si le président du Faso a décidé de mettre en place un ministère chargé des Burkinabè de l’extérieur, c’est par ce qu’il y a un grand intérêt. Ailleurs, la diaspora est prise en compte et est même érigée en sixième régions d’Afrique. Pourquoi nous resterons en marge de ce mouvement ? », argumente la ministre des « Koswétos ». Sa feuille de route ? « Mettre en œuvre une politique de suivi des Burkinabè de l’extérieur ; d’établir un répertoire des Burkinabè ; les mobiliser pour l’entrepreneuriat et l’innovation et les aider pour la réinsertion quand ils décideront de rentrer au pays ».
Certes, en 1991, il y a eu un secrétariat chargé des Burkinabè de la diaspora, mais par manque de moyens pour son fonctionnement, il a été transformé en Conseil supérieur des Burkinabè de l’extérieur (CSBE) en 1993. Résultat, rien ou presque n’a été fait pour mobiliser la diaspora dans des actions de développement en cohérence avec la politique du gouvernement.
Depuis son arrivée, Solange Rita Agneketom Bogoré s’attelle à constituer un fichier sur les compétences de la diaspora. Avec les responsables de structures financières, elle veut faciliter le transfert des fonds à moindre coût, comme ça se fait au Maroc en Tunisie, au Sénégal et au Mali. Elle plaide pour que les projets immobiliers aussi bien privés que publics tiennent compte de la diaspora et veut trouver des accords avec les pays d’accueil pour que les Burkinabè qui y travaillent puissent toucher leur retraite en étant au pays s’ils le souhaitent. L’établissement des cartes consulaires biométriques par le biais d’audiences foraines notamment en Côte d’Ivoire et surtout le vote des Burkinabè de l’extérieur en 2020, etc., autant de sujets sur lesquels elle planche avec une équipe qu’elle aurait souhaitée plus grande. Sur le dernier dossier, le ministre des Affaires étrangères Alpha Barry rappelle régulièrement que sa tête est mise à prix, mais s’empresse d’ajouter qu’il n’est pas seul « il a aussi la ministre déléguée ». Bilan en 2020.

Joachim Vokouma
Kaceto.net

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