Alors que la situation sécuritaire malienne se détériore, de plus en plus de personnes suggèrent que les autorités locales négocient avec Iyad Ag Ghali pour enfin arriver à pacifier le nord du pays. Malheureusement, les choses ne sont pas aussi simples. Si celui qu’on surnomme le renard du désert a effectivement travaillé avec les autorités, dans le passé, c’était à une époque où il ne s’était pas encore radicalisé. Aujourd’hui, les choses sont différentes.

Au Mali, le 28 janvier dernier, Tiébilé Dramé, le ministre des affaires étrangères a évoqué, lors de ses vœux à la presse, une question de plus en plus présente. « Négocier avec Amadou Kouffa et Iyad Ag Gali ne correspond pas à la position actuelle du gouvernement », a-t-il déclaré durant la rencontre. Cette déclaration a surement douché les espoirs de nombreuses personnalités qui assurent depuis plusieurs jours que l’accalmie au Mali passera forcément par une négociation avec les fortes têtes du nord, notamment Iyad Ag Ghali.

Seulement, le « renard du désert » (et ça les autorités maliennes semblent y accorder une attention particulière), n’est plus l’homme avec lequel le gouvernement travaillait pour obtenir la libération de touristes étrangers. Celui qui aurait été, un temps, bassiste du groupe Tinariwe (le vainqueur du Grammy des musiques du monde en 2012), a énormément changé. Non content de troquer sa guitare contre un fusil d’assaut, Iyad Ag Ghali est devenu fondamentaliste, puis djihadiste et menace d’instaurer la charia au Mali.

La transfiguration d’un bon vivant des années 80

Il y a quelques années, l’évocation d’une radicalisation d’Iyad Ag Ghali aurait eu l’allure d’une blague peu inspirée. Pour le comprendre, il faut remonter aux années 80. A cette époque, pas encore de barbe, mais juste une moustache stalinienne. A l’époque, il est décrit comme un bon vivant, amateur de femmes et de Berketu, une version libyenne de la vodka. « C’était un type carré, un bon chef, toujours devant, pas très religieux », assure un ancien exilé en France interrogé par Paris Match.

Effectivement, à cette époque, le jeune touareg était réputé pour se réveiller tard, après de longues nuits passées autour d’une bouteille, négligeant même la « fadjr », la prière matinale musulmane. Il aurait même joué de la guitare pour Tinariwen, le célébrissime groupe ayant remporté le Grammy des musiques du monde en 2012. Pourtant, quelques décennies plus tard, c’est bien Iyad Ag Ghali qui dirige le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GISM). L’organisation militaire djihadiste est loin de l’idéologie que prônait le touareg durant ses jeunes années. Affiliée à de nombreux groupes terroristes, elle est l’aboutissement et la représentation de plusieurs années de lutte et d’affiliations ayant permis à Iyad Ag Ghali de devenir l’homme fort du Nord-Mali. Poète, combattant touareg, terroriste, collaborateur du gouvernement, cet homme aux mille visages, à l’histoire digne d’un polar, est devenu le personnage central d’un dénouement de la situation sécuritaire au Mali.

Icône de l’autodétermination touarègue

Iyad Ag Ghali est né entre 1953 et 1954 à Boghassa, dans la région de Kidal, au Mali dans une famille touarègue de la tribu des Ifoghas. Son père, Ghali Ag Babakar, a été tué pendant la rébellion de 1962 après avoir été accusé par d’autres rebelles Touaregs d’être un collaborateur de l’État malien. Le fils grandit à Abeïbara avant de partir étudier à Tin-Essako. En 1973, alors que les sécheresses appauvrissent le pays depuis plusieurs années, Iyad Al Ghali quitte le Mali avec de nombreux Touaregs. Il se rend alors en Libye où il enchaîne des petits métiers avant d’intégrer la Légion islamique de Mouammar Kadhafi. « A l’époque, s’enrôler dans l’armée libyenne représentait une possibilité de se former au combat dans l’optique d’une future rébellion », explique Pierre Boilley, directeur du centre d’étude des mondes africains dans des propos repris par Mondafrique.

Il reçoit au sein du mouvement suit une formation militaire et idéologique. En 1982, participe à la guerre du Liban où il affronte les Phalanges libanaises et l’armée israélienne. En 1983, il est envoyé au Tchad lors du conflit tchado-libyen où il participe au renversement d’Hissène Habré. Il ne reviendra en Libye que l’année suivante.
Il rentre au Mali en 1987 et forme l’année suivante le mouvement populaire de libération de l’Azawad (MPLA). Soutenu par la Libye, et par l’Algérie selon les services secrets français, il organiserait même des réunions secrètes du mouvement en plein 11e arrondissement à Paris. En 1990, il va réaliser sa première action d’éclat. A la tête de 50 hommes du MPLA, il attaque la gendarmerie de la ville de Ménaka et tue plusieurs policiers maliens pendant qu’un seul de ses hommes est blessé durant l’attaque. Cet épisode, en plus de lancer une nouvelle rébellion touarègue, lui vaudra une réputation de guerrier et de stratège militaire redoutable. Entre 1990 et 1991, il lance plusieurs autres attaques contre les forces maliennes et devient le visage des revendications touarègues. Alors que la situation va dégénérer, l’Algérie réussit à amener les deux camps à la table des négociations. A ce moment, le pays craint de voir s’exporter les velléités autonomistes sur son territoire. Alger décide alors d’infiltrer les mouvements favorables à cette sécession en se rapprochant d’Iyad Al Ghali. En 1991, la diplomatie algérienne impose sa médiation dans le conflit et organise des négociations à Tamanrasset. Interlocuteur du gouvernement malien, Iyad Al Ghali accepte de signer l’accord de paix de Tamanrasset, alors même qu’aucune des requêtes de la rébellion n’est satisfaite. Si la décision le fait passer pour un traître auprès de certains rebelles, elle le rapproche d’Alger et le fait passer pour l’homme qui a ramené la paix au Nord-Mali. A cette époque, il est même envisagé comme un relais de la lutte antiterroriste dans la région.

Et Iyad Ag Ghali joue le jeu en fondant le Mouvement national de l’Azawad (MNA), composé majoritairement de Touaregs modérés. Il n’est pas encore radical. Il est toujours amateur de Berketu, de poésie et de femmes.

Longue route vers la radicalisation

Des heurts surviennent deux mois après la signature des accords de paix, entre le MNA et les forces maliennes. Finalement, les ardeurs du MNA finiront par se calmer. En 1996, Iyad Ag Ghaly s’installe à Bamako. En 1997, des missionnaires salafistes pakistanais affiliés au courant rigoriste Jamaat al-Tabligh s’installent à Kidal. Après les avoir rencontrés, il les fréquente tous les jours, discute avec eux et devient leur disciple. « Il ne s’habillait plus qu’en blanc, ne buvait plus d’alcool », déclare le chercheur Pierre Boiley.

Il adhère à un islam fondamentaliste, qu’il assume en public aux environs de 2003. Malgré tout, il affirme clairement son opposition au terrorisme et aux attaques suicides. Son changement et son nouveau statut religieux lui attire la sympathie des mouvements islamistes de la région, pendant que son opposition au terrorisme séduit Alger et quelques personnalités politiques.

Iyad Al Ghali devient alors l’intermédiaire privilégié des forces maliennes pour la libération des otages capturés par le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), ancêtre d’AQMI. En 2003, le secrétaire général du MNA aide à faire libérer quatorze touristes européens enlevés en Algérie par la katiba d’Abderrezak. La négociation pour la libération d’otages devient alors une source de revenus importante pour Iyad Ag Ghali qui touche des sommes intéressantes à chaque négociation. Pendant ce temps, en 2006, plusieurs Touaregs estiment que les promesses du pacte national entre le gouvernement et l’Azawad n’ont pas été tenues et déclenchent une nouvelle rébellion le 23 mai 2006.

Iyad Ag Ghali participe alors à la fondation de l’Alliance démocratique du 23 mai pour le changement (ADC). Il en devient le secrétaire général. La rébellion s’achèvera avec les Accords d’Alger, conclus le 4 juillet 2006. Encore une fois, Iyad Ag Ghali, soutenu par Alger, a ressorti son costume de faiseur de paix. L’année suivante, alors qu’une troisième rébellion se profile, il est nommé conseiller consulaire du Mali, à Djeddah en Arabie saoudite. Ce sera la pire erreur d’Amadou Toumani Touré.

En Arabie saoudite, où il étudie le Coran et devient un disciple du mouvement Tabligh. Sa radicalisation a commencé mais n’est pas encore connue de tous. Il joue un double jeu, feignant la modération, tout en se rapprochant de cercles de plus en plus radicaux. En 2007, il rend visite à l’ambassadeur américain Terence McCulley pour demander l’assistance des Etats-Unis lors d’opérations spéciales contre Aqmi. Pourtant, à l’époque, Iyad Al Ghali est déjà pro-charia. En 2010, il sera finalement expulsé d’Arabie Saoudite après que les autorités aient intercepté ses communications avec des groupes salafistes. Il passe quelques semaines en France avant de revenir au Mali.

Il reprend les négociations pour la libération des otages. Si ces négociations se révèlent fructueuses, Iyad Al Aghali ressent quand même que le temps passé en tant que diplomate lui a fait perdre un peu de d’influence au Nord-Mali. En 2011, après la mort de Mouammar Kadhafi, de nombreux combattants Touaregs de son armée reviennent au Mali. Une rébellion se prépare. Le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) est fondé. Iyad Ag Ghali en demande le commandement. Seulement, les cadres de la future rébellion ne lui font pas confiance. Ils le soupçonnent d’être lié à l’Algérie et sont hostiles à l’islamisme. Ils préfèrent choisir son neveu Bilal Ag Acherif comme secrétaire-général, et l’ancien colonel de l’armée libyenne Mohamed Ag Najem, comme chef militaire. Quelques jours seulement après cette déconvenue, Iyad Ag Ghali postule à la succession d’Intalla Ag Attaher comme Amenokal, le chef, de la confédération des Touaregs Ifoghas. L’ancien Amenokal et les notables de la tribu lui préfèrent un des fils de l’amenokal, Alghabass Ag Intalla.

Dépité, Iyad Al Ghali va alors à la rencontre de son neveu, Abdelkrim al-Targui, chef d’une katiba d’AQMI, et propose ses services et ceux de ses 50 hommes. Informé de la proposition, Abdelmalek Droukdel, le chef d’AQMI, préfère que l’ancien consul forme son propre mouvement. Au début de l’année 2012, Iyad Ag Ghali fonde Ansar Dine, les « défenseurs de la religion ». Comptant à l’origine 300 hommes grâce aux différentes alliances, le charisme et le parcours du chef d’Ansar Dine attirent plusieurs dizaines de rebelles, au point de faire du mouvement le plus important de la région, devant le MNLA. Finies, les revendications pour l’autonomie touarègue. Ansar Dine et Iyad Al Ghali veulent désormais établir une république islamique au Mali. Iyad Al Ghali, le poète amateur de Berketu bascule dans le djihadisme.

L’ennemi public n°1 de la France au Mali

Les nombreuses défaites subies par les forces armées maliennes face aux groupes du nord du pays conduiront à une mutinerie. Cette dernière conduira à un coup d’Etat qui verra les mutins abandonner les fronts du nord et les institutions perdre leurs pouvoirs. Le 30 mars, Iyad Ag Ghali fait une entrée triomphale dans la ville de Kidal à la tête d’un cortège de véhicules.

Trois jours plus tard, il arrive accompagné des forces d’AQMI menées par Djamel Okacha, Abou Zeïd et Mokhtar Belmokhtar à Tombouctou. Il prend le contrôle de la ville et expulse les rebelles Touaregs et arabes. La charia est instaurée. Pour prouver son contrôle, Iyad Ag Ghali libère sans contrepartie les 160 militaires maliens faits prisonniers par ses troupes dans les précédents combats. Finalement, en 2013, alors que les rebelles marchent sur le sud, l’armée française intervient. Iyad Al Ghali se réfugie alors au sud de l’Algérie, où les populations lui sont favorables.

Le chef d’Ansar Dine est traqué sans jamais être appréhendé. Les autorités maliennes espèrent toujours le récupérer. En effet, son mouvement ne s’est encore rendu coupable d’aucune exaction contre des civils. Finalement, au lancement de l’opération Barkhane en 2014, la France le désigne comme ennemi public n°1. Quelques mois plus tôt, il est officiellement désigné terroriste par les autorités. Malgré tout, il passe par les mailles des filets français et maliens combinés Faute de pouvoir l’éliminer, on attaquera ses proches. C’est le cas de Haroune Said, connu sous le nom d’Abou Jemal. Il été tué en 2014 lors d’une opération menée contre les jihadistes par des soldats français dans la région de Kidal. Et pour Ansar Dine, Cheikh Ag Aoussa aurait également été éliminé par la France. Il a trouvé la mort en 2016 dans l’explosion de son véhicule à la sortie du quartier général de la Mission de l’Onu à Kidal. Son mouvement conteste la version officielle qui évoque une mine et parle d’un assassinat ciblé.

En représailles, en janvier 2017, un attentat-suicide fera exploser la base des patrouilles mixtes à Gao. 77 morts sont à déplorer. L’attentat est revendiqué par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM). Ce mouvement est issu de l’alliance Ansar Dine, la branche d’AQMI dirigée par Mokhtar Belmokhtar et le Front de libération du Macina d’Amadou Koufa.

Depuis, le GSIM, dirigé par Iyad Al Ghali a revendiqué au moins une dizaine d’attentats, le dernier datant du 26 janvier dernier. Mais comme d’habitude, Iyad Al Ghali ne ferme pas la porte. Il a déclaré sa disposition à négocier avec les autorités. Et selon de récentes informations, Dioncounda Traoré, le haut-représentant du chef de l’Etat pour le centre du Mali, lui a envoyé des émissaires, lui offrant l’occasion de jouer une nouvelle fois au pacificateur du nord.

Servan Ahougnon
Agence ECOFIN

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