Kaceto.net accueille avec joie à partir d’aujourd’hui, un nouveau chroniqueur, Maixent Somé, un agitateur d’idées bien connu des internautes burkinabè. Chaque mardi, il nous proposera ses analyses sur l’actualité, avec la liberté de ton qui est la sienne.
Voici sa première chronique.

Créée en 1919, la colonie de la Haute-Volta a été dissoute en 1932, puis reconstituée en 1947 avant d’accéder à l’indépendance en 1960. En août 1984, le pays change de nom pour s’appeler Burkina Faso. Cette année 2019, notre pays aura 100 ans.
Où en sommes-nous ?

Au plan économique.

Le pays traverse une crise économique rampante depuis 2011 malgré un taux de croissance relativement honorable. Mais ces taux de croissance restent sans développement et sans impact sensible sur la vie quotidienne des populations.
La bataille politique contre la mise en place d’un sénat, puis contre la modification de l’article 37 ont aspiré l’essentiel de l’énergie du pays au cours des années 2013 et 2014 pour aboutir à une insurrection dont les débordements ont négativement affecté le tissu économique.
L’arrivée au pouvoir du président Roch Marc Christian Kaboré a coïncidé avec la montée en intensité des attaques terroristes qui affectent le secteur touristique notamment, mais également une ébullition sans précédent du front syndical.
A ce jour, malgré son PNDES (Plan National de Développement Economique et Social) et son PUS (Plan d’Urgence Sahel), le Président Kaboré n’a pas encore réussi à remettre les Burkinabè au travail.

Au plan sécuritaire

Attaqué tout le long de sa frontière nord avec le Mali et dans la partie Est de son territoire, le Burkina Faso se découvre depuis trois ans maintenant pris au dépourvu et obligé dans un temps réduit, de faire plusieurs tâches à la fois pour sa survie en tant qu’espace géographique et en tant que communauté de destin.
Aussi, le pays doit réformer son armée laissée en déshérence des années durant, rendre opérationnels ses renseignements désorganisés après la dissolution du RSP, équiper et former ses soldats, recentrer ces FDS sur la défense de son territoire (plutôt que la surveillance des opposants politiques réels ou supposés), sont autant de défis qui se résolvent sur un temps long dont le Burkina ne dispose plus.
C’est ainsi que mal équipées, pas du tout préparées à une guerre asymétrique où l’ennemi se mêle souvent aux populations civiles qu’il prend comme bouclier, les forces de défenses et de sécurité burkinabè, s’aliéneraient le soutien et la collaboration des populations locales.
Selon Human Rights Watch et l’ONG Kisal, de nombreux témoignages d’exécutions extrajudiciaires, d’abus à l’encontre des suspects en détention et d’arrestations arbitraires ont été formulés contre les forces de sécurité burkinabè. Dans son enquête « Le jour, nous avons peur de l’armée, et la nuit des Djihadistes », Human Rights Watch documente l’implication des forces de sécurité dans de nombreuses violations des droits, essentiellement contre la communauté Peulh.
La montée en puissance de la chefferie traditionnelle
Comme réponse à l’Etat défaillant, la tentation est grande de vouloir faire de la chefferie traditionnelle le ressort culturel qui permettra à l’ensemble de la société burkinabè de rebondir et de faire face aux défis qui l’assaillent.
Aiguillonnés par les représentations diplomatiques et les ONG occidentales, notamment depuis la transition de 2015 lors de laquelle le Mogho Naaba a joué le rôle de garant de la paix sociale que politiques et militaires lui ont naïvement conféré (il a même été décoré pour cela par l’ambassadeur Américain lors d’une cérémonie à Dakar), beaucoup d’intellectuels et de Think Tank burkinabè contribuent à populariser cette idée.
Certes, les chefferies gardent encore un certain ancrage dans le pays. Cependant, il faut se garder de surestimer leur influence sur les hommes et les femmes d’un Burkina Faso pluri-ethnique et surtout en pleine mutation. Car, une des erreurs courantes consiste à croire ou à faire croire que la chefferie traditionnelle ne serait instrumentalisée que par les partis politiques. Or la chefferie traditionnelle, notamment celle mossi, est par essence politique et agit dans l’espace public comme telle. Elle a son agenda propre, ses objectifs et sa stratégie.
Dans ce sens, la faillite de l’Etat burkinabè pourrait donner l’occasion à certains représentants de cette chefferie, de réaliser enfin le projet d’un Etat monarchique, comme celui projeté mais avorté du Mogho Naaba Kugri le 17 octobre 1958. Les chefferies traditionnelles ne pourront être ce rempart que si ses premiers acteurs acceptent de se réformer pour entrer dans la République et son esprit.
Par ailleurs, la même crise de confiance qui distend les rapports entre les citoyens burkinabè et les politiques s’étend aussi aux représentants des chefferies traditionnelles. La défiance de la chefferie, au-delà des récriminations de corruption qui pèsent sur elle, s’explique aussi par le refus d’une frange de la population, devenue citoyens ou née citoyens, de devenir sujets sous la férule de chefs.
Il faut s’attarder sur la signification de ce passage du Rapport 254 / Africa 12 October 2017 « Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad » de International Crisis :
« Ansarul Islam, créé par Malam Ibrahim Dicko, un prêcheur originaire du Soum, est né de la contestation de l’organisation sociale en vigueur dans la province. Des années durant, Malam prône l’égalité entre les classes sociales. Il remet en cause la toute-puissance des chefferies coutumières et le monopole de l’autorité religieuse détenu par les familles maraboutiques, qu’il accuse de s’enrichir aux dépens des populations. Cette rhétorique lui vaut un écho considérable, surtout parmi les jeunes et les cadets sociaux. »

De même, à l’Est du pays, nous apprend Mahamoudou Savadogo (chercheur à l’université de Ouagadougou et au Centre de recherches pour le développement international -CRDI), dans un article paru dans le journal Le Monde Afrique du 05 septembre 2018 :
« Qu’aujourd’hui, les koglweogo n’osent pas s’opposer directement à ces groupes, dont les leaders sont très influents. S’attaquer à leurs fils, ces « princes » radicalisés, signifierait perdre l’appui et le soutien des chefs traditionnels. »
Aussi, il ne faut pas perdre de vue que beaucoup de chefs traditionnels ou religieux, parfois par ailleurs conseillers municipaux figurent parmi les assassinats ciblés, ce qui suggère qu’ils sont à divers titres partie prenantes de cette crise sécuritaire.
Et pendant que les projecteurs sécuritaires sont braqués sur le Nord et l’Est, en silence, les discours d’intolérance et de radicalisation religieuse sont entendus ailleurs. Konga, Sémè, Ganagoulo dans la province du Sourou se transforment peu à peu. Les discours changent, les habitudes et le vivre ensemble aussi. Des villages entiers vivent sous le joug des islamistes radicaux et sont parfois pris dans les rivalités entre « maitres penseurs » ayant chacun sa mosquée.
Enfin, focalisée sur l’agenda électoral, la classe politique dans son ensemble ne semble pas encore avoir pris la juste mesure des choses. Les rancœurs nées de l’insurrection, de la loi électorale qui a exclu des élections de retour à l’ordre constitutionnel de 2015, les barons de l’ancien régime ont relégué au second plan les sujets de relance économique, de justice et de réconciliation et ont exacerbé les ressentiments de sorte que pèse sur le Burkina Faso, le risque d’une crise post-électorale en 2020.

Maixent Somé
Analyste politique
Kaceto.net

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