Cette semaine, beaucoup de Burkinabè semblent curieusement avoir découvert que les partis politiques reçoivent des financements en dehors des périodes de campagne électorale. Comme si la vie démocratique n’existait que pendant un mois tous les cinq ans !
La question est d’ailleurs de savoir pourquoi on s’indigne cette année alors que d’habitude, cela passait comme une lettre à la poste ? Quels sont les montants en cause ?
Décryptage !

Comme l’année dernière, cette somme est de 500 millions F CFA soit :
• ADF-RDA : 19 300 000 FCFA (exclue l’an passé pour cause de « dossier incomplet » …)
• CDP : 83 150 000 FCFA
• MPP : 218 500 000 FCFA
• NAFA : 26 150 000 FCFA
• UNIR/PS : 23 600 000 FCFA
• UPC : 129 300 000 FCFA
A cela s’ajoute le budget de 200 millions par an pour le Chef de file de l’opposition (CFOP).

Pour la campagne électorale de 2015, le financement public était de 1,3 milliard soit :
• 175 millions pour les 7 candidats (25 millions par candidat),
• 460 millions pour les partis participants aux législatives,
• 518 millions pour les délégués des partis dans les bureaux de vote, etc.
Donc, 635 millions pour la campagne, et 518 millions pour les assesseurs lors du votes. N’est-ce pas absurde !?

Ces sommes paraissent colossales aux yeux du Burkinabè lambda qui tire le diable par la queue toute l’année et manque tant de services publics. Mais en réalité, pour les grands partis politiques, ceux qui bénéficient de financements aussi occultes qu’importants, ces sommes sont dérisoires. Juste de la menue monnaie comme certains l’ont proclamé lors de leur audition au procès du putsch contre la Transition.
Une fois de plus, comme à chaque fois que le débat porte sur les deniers publics au Burkina Faso, nous ne débattons pas du seul sujet qui vaille, à savoir, l’efficacité de la dépense publique.
Quel est l’objectif visé par ce financement public des partis politiques ? Quelle en est l’utilité sociale ? Cet objectif est-il atteint ? Sinon, pourquoi ? Et que faut-il faire pour mieux faire ?
Le but du financement public des partis politiques vise à les soustraire du contrôle des intérêts privés. Une récente étude de LASDEL, un laboratoire nigérien de Sciences sociales intitulée « Niger, les quatre prisons du pouvoir » et parue dans la presse est particulièrement édifiante. (https://www.marianne.net/debattons/tribunes/niger-les-quatre-prisons-du-pouvoir).
Ceux qui ne sont pas amateurs de publications scientifiques ont tout de même entendu parler de l’Affaire EBOMAF-ZINSOU qui oppose l’ex premier ministre du dernier gouvernement du président Thomas Boni Yayi et candidat malheureux à la présidentielle, au directeur général de la société EBOMAF, le Burkinabè Mahamadou Bonkoungou.
Déposée le 11 avril 2018 au tribunal de première instance de Cotonou, la plainte du patron de la société EBOMAF, porte sur « escroquerie aggravée et tentative d’escroquerie en bande organisée ». Dans cette affaire, il est constamment évoqué une somme de quinze (15) milliards de francs CFA empruntée par Lionel Zinsou pour, dit le plaignant, des activités de la campagne électorale de la présidentielle de mars 2016.
L’ancien collaborateur direct de Thomas Boni Yayi, Lionel Zinsou avait déjà aussi porté plainte au tribunal de Paris le 14 mai 2018 pour « tentative d’escroquerie financière, tentative d’escroquerie au jugement, extorsion de fonds, faux et usage de faux ».
Nul doute que si monsieur Zinsou avait remporté l’élection présidentielle au Bénin, nous n’aurions rien su de cette affaire. Quelles contrepartie monsieur Zinsou avait-il promises à l’entrepreneur burkinabè contre le financement de sa campagne électorale ?
Puisqu’en Afrique francophone, nous copions tout des mœurs politiques françaises, voyons comment cela se passe en France.

En France aussi, le financement des partis et des campagnes électorales était supposé reposer sur les cotisations des militants, sans encadrement particulier. Un flou juridique qui ouvrait la voie aux abus de biens sociaux et magouilles en tous genres.
Il aura fallu attendre 1988, après une série de scandales politico-financiers retentissants pour que la législation commence à fixer le financement des partis et des campagnes électorales.
Au lendemain de l’affaire Luchaire - du nom d’une société d’armement soupçonnée d’avoir illégalement participé au financement du Parti socialiste (PS) -, une première loi est votée le 11 mars 1988. Elle institue le principe d’un financement public des partis politiques représentés au Parlement et le plafonnement des dépenses électorales pour les législatives et la présidentielle.
Le long parcours pour la transparence des comptes des partis, une évolution lente, marquée par de nombreux scandales venait ainsi de démarrer.
À l’automne 1994, la démission forcée de trois ministres du gouvernement de cohabitation d’Edouard Balladur (Alain Carignon, Michel Roussin et Gérard Longuet), mis en cause dans des affaires politico-financières, pousse finalement les élus à interdire définitivement les dons de personnes morales. En compensation, le remboursement par l’Etat des dépenses de campagne est augmenté jusqu’à 50% du plafond de dépenses, pour les partis ayant au moins 5% des suffrages.
Les dernières mesures prises sont consécutives au scandale Cahuzac, du nom de l’ancien ministre du Budget de François Hollande. Les lois du 11 octobre 2013 sur la transparence de la vie publique font obligation aux parlementaires, élus locaux et hauts fonctionnaires de remplir deux déclarations : la première sur leur patrimoine, la seconde d’intérêts, toutes deux transmises à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique qui est chargée d’en contrôler la véracité.

Nous savons tous que personne ne paie de cotisations dans nos partis politiques qui sont des partis de supporters et d’électeurs et non des partis de militants et de cadres !
Ces partis politiques dépendent donc du patrimoine personnel et de l’entregent de leurs présidents-fondateurs. Or, c’est celui qui paie l’orchestre, choisit la musique ! C’est ce qui explique le manque de démocratie et de promotion de l’excellence dans nos partis politiques et la multiplication de micro-partis politiques n’ayant aucune chance d’accéder au pouvoir d ‘Etat.
C’est ce qui explique également la corruption. Car qui dit financement occulte, dit corruption, argent sale, clientélisme, mauvaise gouvernance !
Et la corruption politique est la mère de la corruption administrative qui irradie la société toute entière pour en devenir systémique.

Non seulement le financement public des partis politiques est insuffisant, mais en plus, dans la mesure où il ne s’accompagne d’aucune réglementation claire et d’aucun plafonnement contrôlé (et sanctionné) du financement des partis politiques et des campagnes électorales, il est totalement inefficace !

Là réside le scandale ! Ce financement homéopathique au vu des coûts réels, est de surcroît contre-productif car non seulement il ne représente rien et n’empêche rien pour les « grands » partis politiques, mais il permet en outre à de véritables aventuriers politiques de lancer leur petit business sans le moindre projet, aux frais du contribuable !

Et comme si cela ne suffisait pas, nous en rajoutons une louche avec le coût même de l’organisation de nos élections sans nous poser plus de questions.
Les lois édictent des dispositions pour lutter contre la fraude. C’est le cas par exemple de l’institution des bulletins uniques, à souche avec des filigranes de sécurité. C’est le cas également de l’adoption de l’encre indélébile pour éviter les votes multiples, puis la biométrie pour instituer l’unicité de l’électeur et éviter les multiples inscriptions sur le fichier électoral.
Pour compléter cette armada, les observateurs électoraux sont institués et des délégués représentants les partis politiques de la majorité comme de l’opposition sont prévus et pris en charge par le budget de l’Etat pour assurer la présence de l’opposition dans l’ensemble des bureaux de vote.
Ces dispositifs cités ne sont pas exhaustifs. Par contre, ils ont eu pour effets de renchérir le coût des élections. L’encre indélébile à elle seule coûte autour de 300 millions de francs pour un scrutin national. Le blindage du bulletin unique renchérit le coût unitaire du bulletin et en fait la rubrique la plus chère du budget électoral, environ 2 à 3 milliards en fonction du type de scrutin.
La prise en compte des délégués des partis politiques, dans les bureaux de vote (l’opposition et majorité) est une nouvelle dépense électorale qui vient grever le coût des élections. Le passage à la biométrie a coûté plus de 20 milliards au Burkina Faso en 2012. En plus des contrats annuels de maintenance et de supports de près de 120 millions par ans.
Le maintien annuel des kits (2500) : 70 millions/an
Pour 2020, nous en sommes à plus de 100 Milliards CFA !
Mais malheureusement, toutes cette armada institutionnelle, législative et technologique ne suffit pas à instituer des scrutins au-dessus de tout soupçon.

Dans ce domaine comme dans tant d’autres, nous devons savoir ce que nous voulons.
Soit nous refusons tout financement public des partis politiques et des campagnes électorales et nous en remettons définitivement aux ploutocrates qui ont déjà suffisamment pillé et volé pour avoir les fortunes nécessaires pour remporter des élections dans le dispositif actuel ; et nous acceptons qu’ils se remboursent leur investissement en se servant sur la bête, et nous renonçons dans le même temps à toute idée de souveraineté car on ne saurait parler de souveraineté lorsque l’on vous paie même vos élections !
Soit nous prenons des mesures drastiques pour réduire le coût de nos élections, de nos campagnes électorales et le train de vie de nos partis politiques, à des proportions supportables pour nos moyens internes.

Tout cela suppose bien évidemment des organes de contrôle qui fonctionnent et une justice qui sanctionne les manquements. Mais ça, c’est un autre débat. Et les deux sont liés, précisément !
Mais en la matière, le non choix est déjà un choix. Celui du renoncement.

Maixent SOME ; Analyste politique
Kaceto.net

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