Notre publication précédente a établi que jeux et sports sont des éléments constitutifs de notre civilisation d’homme. Nous sommes même tenter de croire ici, qu’en lieu et place du labeur, ils sont au commencement de notre humanité. En effet, le labeur est la conséquence logique de la rareté, et elle ne pouvait donc pas avoir de sens, aux premiers moments de la vie de nos ancêtres primitifs dont les besoins, alors très élémentaires, trouvaient pleinement satisfaction dans la nature.

Aussi surprenant que cela puisse paraître donc, il faut bien dire que l’homme n’a pas surgi dans la chaîne du vivant, avec pour vocation de travailler ! Cette nature, qui l’a produit avec des besoins, a aussi prédisposé toutes les matières et manières d’assurer sa survie. Tous les mythes imaginés par l’humanité, à commencer par la Genèse, le récit hébraïque de la création, accréditent d’ailleurs cette hypothèse d’une phase, plus ou moins longue, d’insouciance et d’innocence dans l’histoire de notre civilisation. La croyance universelle en cette époque paradisiaque , a tout à fait son sens, même du point de vue purement rationnel. En effet, on peut postuler que nos premiers ancêtres n’étaient pas astreints à la nécessité du travail, dans un environnement disposé pour pourvoir à la totalité de leurs besoins, et que leur vie, en dehors de l’effort pour cueillir et chasser dans une biosphère d’abondance primitive, n’était que loisirs et jeux. On peut alors déduire, de ce postulat, que la fin de la vie n’est pas le travail mais le jeu. On ne naît point pour travailler, mais pour s’amuser, à l’image d’Adam dans cet Eden originel offert par Yahvé. Bien sûr, le travail semble être la source nourricière de notre civilisation prométhéenne ; mais, en réalité, il n’est qu’un accident de l’évolution. Dans l’histoire, le travail n’est pas un but, mais un moyen pour retrouver, à la sueur du front, cet autre état d’abondance et d’insouciance promis par les rédempteurs de toutes les religions humaines. Cette histoire des forces laborieuses, dont parlent les marxistes dans leur discours sécularisée de la rédemption, n’est ainsi qu’une pérégrination vers l’Eden perdu et désiré, vers l’âge d’or de la vie qui fait l’objet de toutes les sortes de nostalgie ! Le rêve de cet âge d’or, qui abolira le travail, ou qui le transfigura en loisir, est si redondant dans les eschatologies sociopolitiques des derniers millénaires de notre histoire, que nous sommes bien obligé de poser une question qui ridiculise toutes nos mines serrées de bâtisseurs de civilisation ; cette question est la suivante : « La vocation de la vie, dont la quête séculaire a vu se déployer tant de sérieux de la part de l’humanité, n’est-t-elle pas tout simplement le jeu ? »
Il est important de souligner d’abord l’ambiguïté du terme « jeu ». Il existe ce qu’on peut appeler « le jeu sérieux ». Ce jeu, qui n’est pas amusement, c’est l’existence humaine elle-même. Exister, en quelque sorte, c’est surgir sur le grand théâtre du monde, pour y jouer un rôle plus ou moins important et plus ou moins librement. Ce jeu-là, quel que soit l’opinion qu’on s’en fait, même s’il n’est pas, fort heureusement, toujours de l’ordre du tragique, il est, pour le moins, très sérieux ! Que l’on considère , comme Hegel, que l’homme est une marionnette aux mains d’un grand maître divin des destinées préétablies dans un scénario englobant, ou que l’on pense, comme Jean-Paul Sartre, que l’homme est libre auteur et acteur sans détermination irrévocable, l’existence est, dans tous les cas, chargée de tension, d’épuisement de soi dans la passion et dans l’action ; elle est tout, sauf le repos, la détente, l’oubli de soi dans cette autre forme de passion et d’action .


Le jeu, dont il est question ici, ce n’est pas le jeu plus ou moins tragique de l’existence, mais son antithèse. Ce jeu amusement est comme l’autre face de la vie, se déroulant dans des sortes d’oasis-arènes offerts pendant notre traversée du désert. Le premier de ces oasis de jeu, c’est naturellement l’enfance. L’enfance, c’est le prélude de la vie. Pour cette phase de l’existence, tout est jeu ; à l’abri de tout souci, l’enfant s’amuse avec les choses et les êtres. C’est en émerveillant ses sens qui les éveille ; C’est en s’amusant qu’il apprend, qu’il s’exerce, qu’il découvre ses limites et les embuches du monde. C’est en jouant dans son paradis terrestre que l’enfant forge son mental. Son paradis terrestre n’a de bornes que ces règles que l’ordre morale viendra lui imposer, pour lui signifier le début du jeu sérieux de la vie. Naturellement, l’enfance passe, et elle passe très vite ! Mais l’enfance n’est jamais oubliée ; tout au long du parcours de la vie, on en ressent la nostalgie, et de façon récurrente, à un moment ou à autre, dans le milieu favorable, chaque humain retombe dans cette étape de la vie. La recréation de l’enfance perdue se traduit alors par ce besoin, entre deux besognes, de jouer comme un enfant, de rejouer à l’enfant. Outre donc que le jeu permet de décharger, dans l’activité ludique, le surplus d’énergie et d’agressivité naturelle, non consommé par le labeur, il est fondamentalement la plus haute sublimation d’une existence authentique perdue dans une socialité de corvée et dans une historicité qui a l’allure d’une perdition de notre statut originelle.
Au bilan, on peut tout simplement dire que le jeu est la vocation de la vie. Nous sommes nés pour jouer ! Quand on observe alors notre civilisation sous cet angle, on découvre que l’humanité n’est rien d’autre que la quête de notre enfance primitive, et qu’elle porte, dans ses entrailles, la forte nostalgie des âges du jeu. Plus le navire humain avance sur ces mers inconnues de l’histoire, plus les sociétés sont obligées de multiplier les arènes de jeux, de réduire le temps du labeur, et de multiplier, sous l’oripeau des projets de société, les promesses de bonheur dans des mondes qui ressemblent, fort bien, à des planètes d’enfants insouciants. Notre vœu secret, c’est bien l’Atlantide, c’est bien l’âge d’or ! Cet âge d’or, présenté par nos imaginaires comme le terme de l’histoire, suite à ceux de fer et d’airain, est ainsi toujours envisagé comme une époque où l’abondance aura aboli l’exigence de travail, où la vie scolastique, au sens des anciens grecs, dominera la terre. Dans cette perspective, le nombre des usines et l’étendue des surfaces labourées, dans un pays, expriment l’ampleur de la corvée humaine et non la qualité de la vie. Au contraire, les jardins de jeux, les stades de sport, les théâtres, les pistes cyclables, les aires de détende, les musées, les zoos, les bibliothèques, les discothèques, les centres de médias, la fréquence des compétitions sportives et des manifestations culturelles, sont des choses qui traduisent, hautement, le niveau de développement humain d’une société. Excellente fin de coupe du monde de football à toute l’humanité. Que les dieux du sport bénissent toutes les équipes participantes. Que le trophée aille là, où la fortune-chance et le talent auront conjointement choisi qu’il aille ! Tant mieux, si le coq de Vercingétorix chante, en attendant, à l’édition prochaine, la chevauchée fantastique de l’étalon de Yennenga !

Zassi Goro ; Professeur de Lettres et de philosophie
Kaceto.net

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