En Afrique, le karité est l’une des rares filières au potentiel économique important où le rôle des femmes est reconnu. Si, à juste titre, il est surnommé « l’or des femmes », le karité ne présente pas que cet avantage. Il représente aussi un moyen de stimuler les recettes d’exportations des pays qui le produisent. Eclairage.

Une production fortement concentrée

La totalité du karité commercialisé sous forme d’amande ou de beurre dans le monde est produite dans la « ceinture du karité ». Cette bande de 5000 km de savanes s’étend dans plus de 20 pays répartis en Afrique de l’Ouest, de l’Est et du Centre. Si toutes les parties de la plante peuvent être utilisées, elle est surtout connue pour le beurre extrait de ses amandes, d’où l’appellation d’arbre à beurre. Cette activité d’extraction est essentiellement réalisée par les femmes en milieu rural (souvent organisées en coopératives) et fournit à celles-ci une source de revenus fiable, tout au long de l’année, leur permettant ainsi de subvenir aux besoins quotidiens de leurs ménages, voire ceux de la communauté.
D’après les données de l’Alliance globale du karité (AGK), la chaîne de valeur du karité (collecte des noix, de leur traitement, de la production du beurre et de la commercialisation) fait travailler directement ou indirectement environ 16 millions d’Africaines. Les principaux producteurs et exportateurs sont surtout situés dans la région ouest-africaine, à savoir : le Nigeria, le Burkina Faso, le Mali, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Bénin et le Togo.

S’il reste difficile d’obtenir des statistiques actualisées sur l’industrie, on estime toutefois que 600 000 tonnes d’amandes sont produites chaque année en Afrique. Ayant historiquement été destiné à la consommation familiale et à la vente sur le marché local, le karité a vu depuis la première moitié du 20e siècle, l’émergence d’un marché d’exportation qui l’a propulsé dans l’ère de la mondialisation.

Un marché dynamique

En Afrique, la filière karité a connu un coup d’accélérateur, aussi bien au niveau des amandes que du beurre, au cours de ces 20 dernières années. D’après une étude menée en 2017 par l’AGK, les exportations africaines de karité sont passées de 50 000 tonnes à plus de 300 000 tonnes sur cette période.
Dans la région ouest-africaine, le Centre du commerce international (ITC) indique que la valeur totale des exportations de beurre de karité est ainsi passée de 1,5 million $ à 52 millions $ entre 2000 et 2012. Pour les amandes, le taux de croissance annuel moyen des exportations de la région s’est élevé à 26,9% sur la période 2002-2011. Les Pays-Bas représentent le plus gros importateur de beurre de karité depuis l’Afrique de l’Ouest, suivis du Danemark et de la France.

Si ces différentes statistiques démontrent la bonne santé de la demande internationale, la tendance ne devrait pas s’essouffler de sitôt. Selon les prévisions de l’organe de recherche de consommation Transparency Market, le marché mondial du karité pourrait peser quelque 3,5 milliards $ d’ici 2028.
S’il se porte aussi bien, c’est parce que le marché du karité profite d’une bonne dynamique mondiale avec plusieurs leviers de croissance qui sont au beau fixe. Dans l’agroalimentaire, qui représente son principal débouché, l’industrie du chocolat a montré sur la dernière décennie un appétit croissant pour le beurre, en raison d’avantages divers comme un point de fusion élevé, un aspect luisant et la consistance plus ferme qu’il donne au chocolat.

Au sein de l’Union européenne (UE), la législation autorise ainsi, depuis le début des années 2000, l’incorporation de graisses végétales autres que le beurre de cacao, à hauteur de 5%, dans la fabrication du chocolat, alors que le Japon autorise un niveau de remplacement supérieur à 60 %. Actuellement, on estime que l’industrie du chocolat absorbe 90 % des achats réalisés sous forme de noix. La croissance mondiale de la consommation du chocolat, prévue pour les prochaines années, devrait encore fournir un terreau favorable à l’essor de la demande pour le beurre de karité.

A côté de l’industrie alimentaire, les applications cosmétiques constituent également un segment de marché à croissance rapide et à grande valeur pour la filière. En effet, l’absence de conservateurs et de colorants artificiels, de pigments ou de produits chimiques synthétiques et la certification bio du beurre de karité en ont fait un ingrédient de choix pour l’industrie des cosmétiques naturels. S’il est vrai que les données souvent citées par les laboratoires cosmétologiques ne sont pas toujours vérifiables, de nombreuses données confirment la place croissante du produit dans les compositions d’articles de soins corporels.
« Aujourd’hui, le beurre de karité entre dans la composition de beurres corporels hydratants (jusqu’à 15-20 % du contenu), de gels liquides pour douche ou de shampoings (jusqu’à 15-20 % du contenu), de savons (jusqu’à 70-80 % du contenu), de baumes à lèvres et de nombreux autres produits de soin », estime l’ITC.

La demande en beurre de karité pour les cosmétiques s’est notamment développée au milieu des années 1990 avec l’entreprise française L’Occitane et la chaîne britannique de magasins de cosmétiques The Body Shop (TBS) qui ont été les premières à lancer le beurre de karité raffiné sur le marché. D’après les estimations de l’ITC, TBS achète actuellement, en moyenne, plus de 400 tonnes de karité par an (depuis le Ghana) tandis que l’Occitane s’approvisionne au Burkina Faso pour plus de 600 tonnes.

De nombreux défis en perspective

Malgré son essor, le karité africain doit composer avec de nombreux défis qui pourraient déterminer dans les prochaines années son évolution. La durabilité de la ressource est ainsi un aspect majeur du développement du secteur du karité. En effet, l’arbre à karité est une espèce menacée d’extinction. En cause, l’exploitation de l’arbre pour son bois utilisé dans la construction de maisons et de palissades ou encore la production de charbon ainsi que le défrichage des terres au profit des cultures comme le coton. « Pour les exploitants qui exercent dans les milieux ruraux, ce sont les arbres à karité qui sont indiqués pour être coupés pour faire la carbonisation, les mortiers, etc. Nous sommes contre l’exploitation des arbres à karité et le néré parce que c’est une richesse naturelle », indique Odette Ayedegue, présidente d’une coopérative de femmes productrices de beurre de karité au Bénin.

Cette situation reste compliquée, à cause des difficultés de régénération des parcs arboricoles de karité, liées notamment aux caractéristiques intrinsèques de l’arbre lui-même. Il faut ainsi près de 15 à 20 ans à l’arbre pour donner des noix, avec un pic du rendement après 40 à 50 ans. Pour ne rien arranger, la production de fruits varie d’une année à l’autre, d’un endroit à l’autre, voire d’un arbre à l’autre, en fonction notamment des facteurs climatiques et de l’impact des activités humaines.

« Ces conditions difficiles de production découragent les agriculteurs qui voudraient planter des arbres à karité. La population d’arbres à karité existante est aujourd’hui considérée comme stagnante et vieillissante, ce qui représente une menace sérieuse pour le futur de l’industrie », souligne l’ITC.

Hormis ce défi majeur, plusieurs rapports ont également mis en lumière la nécessité pour l’industrie d’améliorer ses pratiques afin de livrer un produit de qualité supérieure, en quantité commercialement acceptable sur le marché international. Cela implique de s’attaquer aux nombreux goulots d’étranglement qui affectent directement la performance de la filière. Il s’agit, entre autres, de la pénibilité et de la charge de travail des femmes qui limitent l’augmentation significative de la production. « Pour la collecte, les femmes doivent également parcourir de longues distances (jusqu’à 10 km à pied) pour ramasser les fruits, puis ramener des paniers ou de lourdes bassines de noix, sans moyen de transport approprié. La phase de préparation et de transformation des amandes est également pénible pour les femmes qui doivent travailler sous une forte exposition au soleil et de fortes chaleurs », souligne l’ITC.

De plus, le déficit de structures d’entreposage reste aussi problématique pour les transformateurs et groupements désirant vendre rapidement des volumes importants de beurre, en réponse aux besoins des acheteurs. A cela s’ajoutent le manque d’information concernant les normes de qualité et l’organisation encore insuffisante de la filière dans certains pays producteurs. Certes, les différents projets déployés par certaines organisations de développement ont apporté à la filière des solutions, en ce qui concerne la gestion des coopératives ou des organisations professionnelles. Mais il reste d’immenses chantiers, tant au niveau de l’accompagnement des groupements pour répondre aux critères du commerce équitable, qu’au niveau des opérateurs de la transformation ou de l’exportation qui ne disposent pas toujours d’informations actualisées sur les tendances des différents marchés du karité.

Par ailleurs, les gouvernements gagneraient à véritablement promouvoir la filière, à travers des plans de valorisation de la noix comme un produit naturel contribuant au développement national et représentant un moyen de lutte contre la pauvreté rurale, notamment chez les femmes.

Une brève histoire du karité

Le beurre de karité compte sans doute parmi les huiles végétales alimentaires les plus anciennes produites par l’Homme. Selon l’ITC, les amandes de karité ont vraisemblablement été consommées depuis des millénaires. Il existe en effet des preuves archéologiques montrant l’existence de vergers de karité dans le nord du Burkina Faso depuis 1000 ans, et il y a de plus en plus de raisons de penser que l’amande de karité était connue des anciens Egyptiens depuis plus de 6000 ans.

La culture de la noix a été rapportée par des récits de grands explorateurs, depuis déjà quelques siècles. La noix aurait été présentée au grand voyageur marocain Ibn Battuta, lors de sa traversée du Sahara jusqu’au Mali entre 1349 et 1354. Quelques siècles plus tard, c’est au tour de l’explorateur écossais Mungo Park de souligner son importance dans la vie quotidienne des populations. Il fera également cas de son commerce étendu, lors de sa recherche des sources du fleuve Niger entre 1795 et 1797. C’est à lui notamment que l’on doit les premiers dessins botaniques connus de l’arbre et la première tentative de classification de l’espèce.

Espoir Olodo
Agence ECOFIN

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