Le président français a nommé la franco-sénégalaise Sibeth Ndiaye porte-parole du gouvernement. Sa nomination a suscité de nombreuses réactions de médias tricolores auprès desquels le style de l’ancienne conseillère en communication d’Emmanuel Macron a toujours fait polémique. Sur les réseaux sociaux, les commentaires prennent parfois même des tournures racistes.

« Quand vous êtes une femme et qu’en plus vous êtes noire, on met toujours en doute la raison pour laquelle vous êtes là. On vous dira que c’est un peu du hasard, que ce sont vos amitiés, voire plus, qui vous ont amenée là où vous êtes. Mon parcours montre que ça ne m’a jamais arrêtée. Ça ne m’arrêtera pas plus aujourd’hui », assure Sibeth Ndiaye, déterminée à montrer sa résilience. Il y a de quoi. En effet, lundi, lorsque le choix de la franco-sénégalaise a été annoncé, les réactions laissaient penser que l’opinion publique aurait préféré que cette information ne soit qu’un poisson d’avril du chef de l’Etat. Depuis, les insultes racistes et polémiques se succèdent sur la nomination de Sibeth Ndiaye, pratiquement devenue à elle seule un débat national.

Non. Sibeth Ndiaye n’a pas répondu « Yes, la meuf est dead » à un journaliste souhaitant confirmer la mort de Simone Veil. La polémique est remontée à la surface dans les médias seulement quelques heures après la nomination de la franco sénégalaise. Elle avait en fait été lancée, il y a 2 ans, depuis Le Canard Enchaîné, qui avait publié un portrait au vitriol de la conseillère en communication du président. On lui reproche son langage. Ironique, dans un pays où Jacques Chirac, alors premier ministre, s’était adressé à son homologue Margaret Thatcher dans des termes assez particuliers. « Mais qu’est-ce qu’elle me veut de plus cette mégère ? Mes couilles sur un plateau ? ». Sans parler du langage fleuri de Nicolas Sarkozy et de tant d’autres distingués politiciens français.

Sur les réseaux sociaux, on évoque l’Élysée en tant que « zoo » lorsque ce n’est pas la coiffure et la nationalité d’origine de la franco-sénégalaise qui sont pointés du doigt.
« Elle n’a pas les codes pour une porte-parole du gouvernement. Elle a vraiment l’air de sortir de la brousse. Elle parle comme nos enfants […] Ça ne me dérange pas mais qu’on ne la nomme pas au gouvernement », déclare dans des propos repris par francetvinfo une journaliste qui refuse d’être citée.
Jean-Michel Aphatie, éditorialiste d’Europe 1 est finalement l’une des rares personnes à livrer un témoignage positif sur la nouvelle porte-parole de l’Élysée dont il a souligné la « courtoisie ». « Je l’appelais pour des trucs factuels, pour vérifier des choses », explique-t-il.
Pour d’autres, « c’est quelqu’un qui ne répond jamais au téléphone », « parfois, elle accuse réception des SMS deux jours après ». Parmi ces courageux journalistes qui ont souhaité garder l’anonymat, certains dénoncent « du mépris dans son comportement » ainsi que son langage parfois dur et cassant. « En gros, dès qu’un journaliste ne s’exécute pas en utilisant les éléments de langage, c’est un fouille-merde », résume une journaliste de franceinfo.
Le clivage entre la franco-sénégalaise et cette France profonde, ne s’est pas arrangé en 2017, lorsque, dans un article publié par l’Express, une petite phrase va être retenue : « J’assume parfaitement de mentir pour protéger le président », aurait-elle déclaré à une journaliste. En fait, ces paroles « visaient à protéger la vie privée du président de la République dans un moment de vie personnelle » explique Sibeth Ndiaye … Elle parlait d’une banale partie de tennis, pas d’une affaire d’Etat comme le laissent croire les offusqués.

Beaucoup pensent qu’elle rend l’accès à la communication présidentielle plus compliqué. D’ailleurs, de nombreuses personnes apprécient peu le fait qu’on ne puisse discuter avec Sibeth Ndiaye sans passer par Telegram, une application de messagerie instantanée très prisée dans l’équipe Macron. Le fait qu’elle y réponde en langage SMS, bien qu’elle revendique « son amour de la langue française, et en particulier de la poésie », n’arrange pas forcément les choses.
Et quand on y ajoute son goût pour les réseaux sociaux, en opposition aux médias traditionnels, on obtient un cocktail que semble peu goûter une certaine France. Qu’importe, pour la native de Dakar dont le prénom signifie en Diola (dialecte du sud Sénégal) « Qui a gagné de nombreux combats ». La vie politique et ses contraintes elle les connait, et ça depuis longtemps.
« C’est aussi au Sénégal, le pays de ma naissance, que j’ai puisé le courage de gravir cette marche en toute humilité », déclare la nouvelle porte-parole du gouvernement, quelques minutes après l’annonce de sa nomination. Si elle assure se battre pour la France à qui elle doit beaucoup, Sibeth Ndiaye n’oublie pas d’où elle vient.
Née au Sénégal le 13 décembre 1979, c’est dans le quartier résidentiel du Plateau, en plein centre-ville de Dakar, la capitale, que grandit la jeune femme. Dernière d’une couvée de quatre filles, elle reçoit une éducation à la française où la politique est très présente. « Notre mère était enceinte lorsqu’un reportage sur les reines du Sénégal est paru dans le quotidien sénégalais Le Soleil. On trouvait que ce prénom Sibeth, porté par une reine, était très joli. On l’a donc choisi, en toute démocratie, avec mes sœurs et mes parents. A la maison, tous les choix étaient discutés et votés », raconte Fari Ndiaye, l’aînée des sœurs Ndiaye.

Son père, Fara Ndiaye participe à la création du Parti africain de l’indépendance avant de devenir, jusqu’en 1986, n°2 du Parti démocratique sénégalais d’Abdoulaye Wade (président sénégalais de 2000 à 2012). A la prise de pouvoir de ce dernier, Mireille Ndiaye née Brenner, la mère de Sibeth, magistrate d’origine allemande et togolaise, devient présidente du Conseil constitutionnel, un poste qu’elle conservera jusqu’en 2010.
Sibeth Ndiaye étudie à l’institution Sainte Jeanne d’Arc de Dakar avant de rejoindre la France à l’âge de 16 ans. Elle y poursuit ses études à Paris, au lycée Montaigne. Elle étudie ensuite la philosophie politique à l’université Paris-Diderot entre 2004 et 2006 puis obtient, un an plus tard, un master 2 en économie publique et protection sociale à l’université Panthéon-Sorbonne.

Dans le même temps, la jeune Sénégalaise commence à s’investir en politique. Elle rejoint l’UNEF, un syndicat étudiant puis La mutuelle des étudiants (LMDE), avant d’adhérer au Parti Socialiste en 2002. Après l’obtention de son Master 2, elle entre au service de presse de Claude Bartolone, à l’époque président socialiste du Conseil général de Seine-Saint-Denis. En 2011, elle s’éloigne des cercles politiques pour devenir consultante en communication, mais elle finit par y revenir 2 années plus tard.

En 2013, elle entre au cabinet d’Arnaud Montebourg, alors ministre de l’Économie, où elle s’occupe des relations avec la presse. C’est là qu’elle croise le jeune Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint de l’Élysée. « Mon parcours professionnel s’est surtout construit autour de belles rencontres, avec des gens qui ont su me faire confiance, et j’ai toujours essayé d’être digne de cette confiance », explique-t-elle dans une interview.

Lorsqu’en 2014 Emmanuel Macron est nommé ministre de l’Économie, Sibeth Ndiaye est membre du service de communication. Lorsqu’en 2016, année où elle obtient la nationalité française, le ministre lance sa formation politique « En Marche », elle abandonne le parti socialiste et le suit pour devenir sa conseillère de presse. Une année plus tard, après une campagne de tous les dangers où la native de Dakar s’est énormément investie, son candidat accède à la magistrature suprême. Sibeth Ndiaye devient conseillère de presse à l’Élysée.

Seule femme parmi les « Mormons », les premiers compagnons de route d’Emmanuel Macron, elle est plus proche que jamais du président. C’est le documentaire de Yann L’Hénoret « Emmanuel Macron, les coulisses d’une victoire » qui la fait connaître du grand public. Elle y est présentée comme une des personnes les plus actives dans le premier cercle d’Emmanuel Macron. Pourtant, à l’instar du nouveau régime, elle est très vite prise en grippe par une bonne partie de la presse française. Les journalistes l’accusent de fonctionner « sur un mode fait d’injonctions et de menaces ».
Puis, il y a l’affaire de la salle de presse. Peu de temps après l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, son cabinet déplace la salle de presse, située à l’intérieur des murs de l’Élysée depuis 40 ans, hors du palais. Une décision que les médias parisiens n’ont jamais pardonné à l’ex conseillère en communication.

Le problème, avec le déferlement médiatique suscité par Sibeth Ndiaye, son look, inédit au sein de l’Elysée et son verlan, est pour certains le désir de maintenir une certaine frange de la population française dans les banlieues, loin du palais présidentiel. « "Meuf", c’est du verlan, et le verlan, c’est les banlieues, les inquiétantes banlieues, avec leurs cailleras, leur deals, leurs zones de non droit », explique une chronique publiée sur la plateforme d’Arrêt sur images, qui se définit comme le seul site français de critique des médias.
Dans une chronique publiée chez Le Monde, Ibrahima Diawadoh N’Jim, précédemment conseiller de l’ancien premier ministre Manuel Valls, va plus loin. Pour lui, « Le cas de Sibeth Ndiaye est tout sauf anecdotique. Il ressemble au quotidien de milliers de nos concitoyens (français ; ndlr) issus de l’immigration qui accèdent à des responsabilités dans leur univers professionnel et qui, malgré leurs efforts et la réalité de leurs compétences, sont perçus comme des passagers clandestins ».

Sa conclusion est sans appel : « Ce qu’on reproche à Sibeth Ndiaye est d’être noire et femme ; ce qu’on lui reproche, aussi, c’est d’avoir réussi ». Un paradoxe insupportable.

Agence ECOFIN

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