Enlèvement suivi d’exécution sous une forme violente, tueries en masses, assassinat ciblé, etc., pourquoi les terroristes s’en prennent-ils à des innocents à qui ils ôtent la vie sans discernement ?
Esquisse d’explication avec le chroniqueur de Kaceto.net

Dans tous les domaines, traiter les conséquences d’un problème sans jamais toucher aux causes, c’est échouer d’avance dans la recherche de solution. Le terrorisme au Sahel n’est pas le terrorisme au Moyen-Orient ou en Occident. Il est local et spécifique mêmes si des passerelles avec d’autres théâtres d’opérations et des liens avec des acteurs lointains existent.
La racine du mal dans nos pays, c’est le démantèlement des États avec les PAS (Plans d’Ajustement Structurels) des années 90, parachevé par les démocraties dévoyées post discours de la Baule. Traiter le terrorisme au Sahel dans le cadre de la "Guerre Globale contre le Terrorisme" est une ineptie.
En France où la libération de deux terroristes a coûté la vie à deux soldats et cela en pleine campagne électorale pour les élections européennes, c’est la belle occasion pour ceux qui faisaient de telles analyses depuis dix ans et qui ont enfin accès aux médias. Mieux, ils commencent à être entendus.
A l’évidence, c’est la faillite des Etats, dans un contexte de changements climatiques et de pression démographique accentuant la concurrence pour l’accès aux ressources qui explique le développement du terrorisme et des mouvements insurrectionnels. L’habillage ethnique ou religieux n’est qu’un paravent.

Le débat est ancien : Hobbes, Locke ou Rousseau ? Lequel des trois a raison sur l’origine des sociétés humaines ? Chacun a sa préférence. Mais une chose est
certaine : La justice ne dépend pas uniquement d’un souci d’équité et d’honnêteté dans les relations humaines. Elle est aussi fondée sur la délégation de la résolution des conflits à une ou plusieurs personnes qui sont considérées comme impartiales.
C’est ce rôle qui est dévolu à l’État et qu’il remplit de moins en moins dans nos pays.

De l’importance d’une autorité impartiale

La science peut nous être utile pour analyser ces phénomènes.
Est-ce que des comportements semblables existent aussi chez nos cousins non humains ?
Le seul comportement de ce type qui ait été mis en évidence à ce jour par les études de Frans de Waal et de ses collègues est le suivant : chez les macaques et chez les chimpanzés, les mâles dominants s’interposent lors des conflits violents et séparent les adversaires. Lorsque les chercheurs ont retiré les mâles dominants pendant un certain temps de groupes de macaques, les conflits violents se sont multipliés.
Chez les chimpanzés, les mâles dominants prennent la défense du perdant, se battant à ses côtés, prenant des risques pour faire cesser le conflit.
Il ne s’agit sans doute pas tant de justice que de protection du plus faible, du plus vulnérable. Souci de l’autre, aide apportée au plus faible, partage, générosité sous différentes formes, etc., sont autant de comportements semblables aux nôtres qu’on observe chez nos cousins non humains.

Aujourd’hui dans nos sociétés, un traitement inéquitable a du mal à être source d’indignation de la part de ceux qui ne sont pas victimes de ces injustices.
Dans son livre “L’idée de justice”, Amartya Sen souligne le fait que le sentiment d’indignation devant les injustices est le premier moteur vers l’élaboration d’une société plus juste, plus respectueuse des droits de chacune et de chacun.
Mais l’idée de justice nécessite aussi de dépasser cette étape indispensable ; elle nécessite de faire émerger un point de vue extérieur, ce que le philosophe Adam Smith appelait le point de vue d’un observateur extérieur et impartial.
Imaginer un observateur extérieur et impartial qui dépasse le point de vue forcément limité de chacun d’entre nous.
Mais comme il n’existe pas d’observateur extérieur et impartial, Amartya Sen estime que c’est le dialogue raisonné, l’écoute, la discussion qui est le plus à même par la diversité des points de vue qu’elle croise, de permettre de construire l’équivalent d’un point de vue impartial, c’est-à-dire un point de vue qui intègre et dépasse celui de chacun des participants au dialogue.
Une véritable démocratie dit Amartya Sen, est une collectivité qui se soucie des autres, de tous les autres.

L’empathie, la sympathie, l’altruisme la coopération, les comportements de consolation et de réconciliation, et un certain degré de refus de l’injustice sont partagés par nos plus proches cousins non humains, les chimpanzés et les bonobos ; mais aussi par d’autres primates non humains, par d’autres mammifères et par certains oiseaux.

Seuls les humains et les chimpanzés pratiquent le meurtre.
Mais il y a une face sombre de nos comportements, probablement la face la plus tragique qui semble partagée par un de nos plus proches cousins non humains,en l’occurrence, le chimpanzé : le meurtre extrêmement violent

La première description d’une coalition du chimpanzés attaquant et massacrant des membres d’une autre communauté de chimpanzés a été publiés il y a 40 ans en 1979 par la grande primatologue Jane Goodall. L’importance et la signification de cette observation était sujet de débats.
Jane Goodall avait commencé ses études du comportement des chimpanzés il y a plus de 50 ans dans la réserve naturelle de Gombé en Tanzanie.
Pour acclimater le chimpanzé à une présence humaine, elle avait commencé à lui donner des bananes quand il venait lui rendre visite dans son campement. Et à partir de ce moment, les chimpanzés ont commencé à passer de plus en plus de temps dans le campement et elle a commencé à observer une augmentation du nombre des conflits et des agressions violentes entre chimpanzés.
La distribution de nourriture fut arrêtée. Mais parce qu’aucun meurtre de chimpanzé commis par un autre chimpanzé n’avait été observé à Gombé avant le début de la période où de la nourriture leur avait été distribuée, certains chercheurs ont proposé que c’était cette interférence humaine qui avait conduit à ces formes de violence extrême chez les chimpanzés et qu’elle ne leur était pas naturelle.
D’autres meurtres semblables décrits dans des endroits où personne n’avait donné de nourriture aux chimpanzés ont été attribués à d’autres interférences humaines comme la déforestation, la chasse, l’introduction de maladies, la réduction et le fractionnement de leur habitat.
Et le débat depuis plus de 30 ans a été le suivant : cette forme de violence extrême que constitue le meurtre, voire le meurtre gratuit, est-il le propre de l’homme que nous avons très récemment fait émerger chez les chimpanzés en perturbant leur société ou est-ce une manifestation plus ancienne qui a émergé depuis longtemps dans certaines des lignées des descendants des ancêtres communs aux chimpanzés, aux bonobos et aux êtres humains qui se sont séparés il y a 5 à 7 millions d’années ?

Une réponse vient d’être apportée par une étude publiée dans Nature le 18 septembre 2014. Elle a été réalisés par Michael Wilson du département d’anthropologie de l’Université du Minnesota aux États-Unis, en collaboration avec 29 collègues de différentes institutions de recherches dans le monde, aux États-Unis, en Allemagne, en Belgique, en Tanzanie, en Ouganda, au Japon, en Grande-Bretagne et en Suisse.
Les chercheurs ont analysé les données concernant 18 sites répartis en Afrique où vivent des chimpanzés, à l’ouest au Sénégal, en Guinée, en Côte d’Ivoire, à l’Est de l’Ouganda et en Tanzanie. Quatre sites ont été analysés à l’ouest du au Congo où vivent des bonobos.
Au total, ces observations cumulées correspondent à 426 années d’observation de communautés de chimpanzés et à 92 années d’observation de communautés de bonobos.

Les données d’observation suggèrent dans 15 des 18 communautés de chimpanzés, 152 meurtres de chimpanzés par des chimpanzés. 58 meurtres ont été directement observés, 41 ont été déduits à partir de preuves découvertes sur place après coup et 53 suspectés.
En revanche il n’y a qu’un seul meurtre suspecté chez les bonobos.

Dans plus de 90 % des cas chez les chimpanzés, les attaquants étaient des mâles et dans plus de 70 % des cas, les victimes étaient aussi des mâles ou des enfants.
Dans deux tiers des cas, les attaques étaient dirigées contre des membres d’autres communautés alors que les rencontres avec des membres d’autre communautés sont rares.
Et les attaques ont été commises en meute, les attaquants étant beaucoup plus nombreux que les victimes ; en moyenne 8 attaquants pour une victime.

Il n’y a pas de corrélation significative avec des effets humains tel que le fait de leur donner de la nourriture ou l’altération de leur habitat. Mais il y a une corrélation avec le fait que la population de chimpanzés est plus dense et contient plus de mâles.

La violence est un comportement très rare chez les bonobos. Les bonobos vivent à l’ouest et les communautés de chimpanzés explorées dans cette étude, qui vivent à l’ouest également sont moins violentes que celles qui vivent plus à l’Est. Les différences d’environnement naturel favorisent peut-être cette plus faible agressivité.

La communauté des chimpanzés la plus violente était située à l’Est, à Kibalé avec un taux moyen de plus d’un meurtre directement observé par an. Cette communauté la plus peuplée avec plus de 140 chimpanzés, assez protégée des intrusions humaines, et de la nourriture n’a jamais été distribués à ces chimpanzés.
Inversement, sur le site qui était le plus modifié par l’homme, le site de Bossou à l’ouest, aucun meurtre n’a été observé ou suspecté.
Et ainsi il semble bien que cette forme extrême de violence soit une caractéristique des chimpanzés qui n’a pas été influencée par les perturbations humaines.

La coopération peut aussi conduire à la violence de groupe. La coopération est un facteur de paix à l’intérieur d’un groupe. Elle peut être pacifique à l’égard des autres, ou au contraire conduire à la violence à l’égard des autres.
Et la plus grande injustice à l’égard des autres est la violence qu’on leur inflige.

La source du terrorisme chez nous, c’est l’absence d’équité et de justice.

Maixent Somé
Analyste politique
Kaceto.net

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